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Pour répondre à la demande qui m’a été faite de parler sur le vécu des femmes en Église, je suis partie de l’idée que s’il y a peu de changement et qu’on trouve qu’il n’y a pas beaucoup d’avancées malgré tout ce qui est fait depuis de nombreuses années, il serait intéressant d’essayer de voir et d’analyser pourquoi la résistance aux changements. Alors, j’ai trouvé trois explications que je veux vous soumettre aujourd’hui comme trois pistes de réflexion.

La première réflexion, c’est peut-être que dans l’Église, plus qu’ailleurs dans la société civile ou dans les autres champs d’activités, il faut revenir à la case départ. C’est à dire au rapport social de genre, à la structure de pouvoir, à la structure de domination par les hommes et de soumission des femmes dans l’Église. On en a soupé de ce rapport sociologique de sexe, on le sait, on en a discuté, mais a-t-on vraiment pris conscience à quel point dans l’Église, cette hiérarchisation des sexes demeure. Une brève explication : c’est peut-être parce que les catégories du féminin et du masculin sont des catégories définies, non pas comme dans un rapport historique créé de toutes pièces par la culture et l’histoire, mais perçues comme définies de façon métaphysique, comme immuables, comme rattachées à une nature, et de la nature on passe à la Nature avec un grand N et à un discours sacralisant. Et on pense peut-être que « féminin et masculin » est régi de toute éternité et immuable. Il faudra peut-être revenir dans le débat sur cette idée de nature qui me semble extrêmement importante pour qu’on continue de croire qu’il y a d’abord la nature masculine dans l’anthropologie chrétienne, l’homme le référant, le défini le premier, celui auquel la femme peut être plus ou moins ressemblante, plus ou moins différente, mais toujours considérée comme seconde et comme auxiliaire. Bref une nature au rabais, une nature restée immergée comme reste de la nature, un féminin resté encore immergé et comme des restes de la nature. Cet énoncé peut paraître gros mais je crois que, il faudrait donner plus d’importance à cette perception qui prévaut encore, et encore une fois davantage dans l’Église.

La deuxième piste de réflexion porte sur ce que j’appellerais l’ambiguïté de l’Église catholique romaine à l’égard de la différence des sexes. Il me semble que, dans un premier temps, l’Église reconnaît la réalité sexuée, la différence des sexes et la sexuation, mais elle les reconnaît par la différence et dans la différence. Tous les discours de l’Église officielle vont en ce sens. La nature des femmes est une nature spécifique. Elle diffère de celle de l’homme et c’est ainsi qu’elle est vouée à la maternité spirituelle ou charnelle mais, comme toujours, enfermée dans un rôle, le rôle de mère. Dans un deuxième temps, et c’est là que je situe l’ambiguïté, il me semble que l’Église ne voit plus cette réalité sexuée, ne l’accepte plus et considère un féminin sans les femmes, un féminin symbolique, une appartenance symbolique à une catégorie abstraite, celle du féminin. Cela est vrai et se retrouve peut-être encore là une explication à laquelle on a encore des représentations du corps de la femme comme souillure, comme corps tabou, comme corps identifié à la sexualité. N’appelait-on pas autrefois les femmes, les personnes du sexe ? Il y a une perspective que je trouve très intéressante qui est faite par Françoise Collin, philosophe française, qui en fait l’analyse. En quelques mots, je vous la livre parce que personnellement cela me porte à réfléchir, non pas qu’il faille y croire, mais peut-être la considérer pour ensuite voir comment on peut peut-être tenter de la dépasser. Elle dit : « Alors que le je féminin est tout entier confus dans l’individualité et la sexualité, le je masculin se distingue de façon très nette entre individualité et sexualité. De sorte que la masculinité de l’Homme a une appartenance sexuelle précise mais distincte de l’homme en tant qu’individu, alors que la femme serait d’abord et ne serait que référence au corps, référence à la sexualité. » Voilà pour le deuxième point. Je le considère comme une explication peut-être de changement rapide dans l’Église, un nœud de résistance.

Ma troisième piste de réflexion concerne l’explication de la résistance aux changements, cette fois c’est une réflexion qui me fait porter plus un regard de sociologue que d’une perspective complètement féministe. C’est ce que j’appellerais la nécessité de la transformation en profondeur de l’Église en tant qu’institution. Et à mon avis, c’est ce qui effraie et c’est ce qui limite parfois la portée des agirs. On pressent, on désire, on sent venir peut-être une transformation en profondeur de l’Église en tant qu’institution. Il y a eu différents modèles d’Église : l’Église primitive, protestante, occidentale, catholique, orientale…, ne serions-nous pas rendus à trouver un autre modèle de fonctionnement dans l’Église, un autre modèle de leadership, une autre organisation radicalement différente ? À mon avis, il ne s’agit pas simplement de dépoussiérer l’Église, ni de se contenter de saupoudrer l’Église, de la transformer, encore moins de ne faire qu’ajouter de nouvelles fonctions à l’organigramme ecclésial déjà surchargé. Il s’agit plutôt de refaire (RE"FAIRE") l’organisation du pouvoir et du leadership. L’Église doit inventer, prendre des risques, mais elle n’a pas de modèle où se tourner. Elle n’est ni une institution, ni une organisation tout à fait comme les autres. Ce n’est pas parce que l’Église est tradition et qu’elle se maintient grâce au message fondateur qu’elle doit être répétition. Mais comment approfondir, découvrir et renouveler sans cesse la tradition ? La religion ne s’en tire plus avec la foi du charbonnier, elle conduit désormais à une nouvelle manière de concevoir l’univers de la croyance. L’Église institution est allée à mon avis à la limite de ce qu’elle pouvait offrir, ne serait-il pas temps de travailler à la refaire autrement pour renouveler notre rapport à soi, au monde, à la spiritualité, à Dieu ? Ne serait-il pas temps d’effectuer une profonde cassure historique et d’opter pour une espérance nouvelle ? L’implication davantage marquée des femmes en Église est le fait de pression de la part du mouvement féministe et du mouvement des femmes beaucoup plus que de changement d’attitudes des autorités ecclésiales pour leur ouvrir la porte. On l’a vu hier soir dans la pièce n’est-ce pas ? Dely écrivait « À ce moment de l’histoire, l’Église se retrouve dans une situation cocasse où elle applaudit à l’émancipation légale, professionnelle et politique des femmes dans la société séculière tout en confinant celles-ci dans les soubassements de son propre édifice ».

La question de l’ordination des femmes ne pourra rester encore longtemps sans réponse satisfaisante, s’agit-il d’une discrimination particulière ? Est-il acceptable d’exclure les femmes de cette fonction du seul fait qu’elles sont femmes ? Comment résoudre un problème aussi complexe simplement en le balayant du revers de la main ? Mais l’enjeu n’est pas tant de donner aux femmes une place égale à celle des hommes dans la structure organisationnelle actuelle de l’Église, mais bien plutôt de faire naître une Église autre, différente, constituée de femmes et d’hommes agissant en partenaires. La remise en question du patriarcat comme système social a mis le questionnement du patriarcat dans le champ religieux. Signe des temps, les rapports semblent devenus plus difficiles entre les femmes et le clergé. Les femmes acceptent moins facilement de se soumettre à des directives qu’elles jugent sexistes; elles sont davantage conscientes de leurs valeurs en tant que personnes et en temps que forces de travail et d’engagement. La volonté de changement au lieu de l’acceptation constitue une lutte pour leur dignité. Dans un article récent, Yvone Gebara disait : « Nous attendons, nous attendons, mais quoi, la pluie, le train, l’autobus, l’année prochaine, la révolution, la justice, Dieu… (…) …il y a dans l’attente de la souffrance, de l’impatience, il faut réagir, il faut nourrir notre soif de justice, d’espérance, de spiritualité, notre soif de donner un sens à notre humanité. Il est essentiel d’établir ce que nous voulons bâtir ensemble ».

Au début de mon exposé, je disais : « Il y a peu de changement »; à bien y penser, et à y voir de plus près et à constater les conservatrices de l’Église qui pèsent encore lourd dans les prises de décisions, ne pourrait-on pas penser au contraire qu’il y a changement et que c’est la radicalisation qui nous fait voir que si on craint, si on a peur, c’est qu’on le perçoit le changement qui se fait. Yvone Gebara parlait du mal féminin qu’elle décrivait comme une sorte de négativité, de malaise dans l’existence, du mal d’être femme dans la société; à cela, j’ajouterais l’expression : « On a mal à notre Église ». Le mal de l’Église pour traduire la souffrance des femmes à ne pas être reconnues comme membres à part entière au sein de l’Église. Inutile de le spécifier, le mal d’Église englobe tous les autres maux : la précarité d’emploi, la faible rémunération, l’inégalité des femmes salariées en milieu ecclésial, l’impossibilité d’accéder à des postes de responsabilités et de décisions, l’absence de reconnaissance du savoir féministe chrétien, le manque de valorisation de la femme en tant que sujet apte à changer l’histoire de l’Église. Ces injustices sont à l’origine du fait que « L’Église institution est en crise à l’intérieur de nous-mêmes » pour reprendre une autre expression de Gebara. Cette crise mène certaines d’entre nous à prendre nos distances ou encore à élaborer des alternatives de toutes sortes, plus ou moins en retrait avec l’Église officielle. D’autres, toutefois, demeurent fidèles tout en recherchant et en expérimentant une Église nouvelle basée sur la solidarité des uns et des autres et sur l’ouverture d’horizons plus larges.

Je termine avec une question. Notre place à nous ici en Église catholique romaine, l’attendre ou la prendre ? À nous de choisir. Merci

* Docteure en sociologie, Madame Veillette est professeure titulaire au Département de sociologie de l’Université Laval depuis 1980. Elle y a également enseigné à la faculté de théologie et est présentement directrice du programme de diplôme de 2e cycle en études féministes.  L’enseignement a toujours été pour elle une grande priorité.  Au début de 1980 elle fut la première professeure à travailler sur des études féministes.  Ses champs de recherche sont principalement axés sur le phénomène religieux, la théologie féministe, les femmes et la religion. Elle est l’auteure de « Femmes et religions » publié en 1995 et présenté comme la bible des études féministes. 



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