Travailler
à
rétablir un ordre social qui rend les
hommes heureux
est le premier pas à faire pour les rendre capables de louer Dieu.
Marie Gérin-Lajoie, 17 mars 1951
Note préliminaire
On ne trouvera pas ici une description de la pauvreté des femmes, mais plutôt quelques pistes sur la manière d’aborder cette question. L’étude des conditions de travail des employées en milieu ecclésial doit, me semble-t-il, être mise en rapport avec la situation de l’ensemble des femmes qui sont confrontées à la précarité, à l’insécurité, au manque. En réfléchissant aux suites du colloque Virage 2000, il m’arrive de penser que c’est une question de « relations de travail » entre employeurs et employées, qui concerne autant les secrétaires et les réceptionnistes que les archivistes et les animatrices de pastorale. Quel peut être l’apport original de Femmes et Ministères? Telle est la préoccupation qui a guidé la présente réflexion.
LE CONTEXTE QUÉBÉCOIS DE LA LUTTE À LA PAUVRETÉ
La lutte à la pauvreté s’est inscrite dans le sillage du rêve égalitaire et démocratique de la Révolution tranquille. En dépit des efforts accomplis pour répondre aux besoins essentiels, à la fin des années 1980, des chercheurs du Conseil des Affaires sociales révélaient l’existence de Deux Québec dans un. L’expression a choqué. Elle fut reprise par l’équipe de la revue Relations dans son édition de novembre 1988, montrant que les disparités régionales étaient liées à une accumulation de certains indicateurs de pauvreté et même à des politiques gouvernementales. Mais en 1990, ce discours n’était plus le fait que de groupes marginaux.
Il en va tout autrement au tournant de l’an 2000. Un collectif imposant préconise l’adoption par l’Assemblée nationale du Québec d’une loi-cadre pour l’élimination de la pauvreté. Cette initiative fut imaginée par un groupe de militants sociaux d’inspiration chrétienne de la région de Québec. Elle a pris de l’ampleur à la faveur de l’impulsion donnée par la Marche mondiale des femmes en l’an 2000 pour l’élimination de la pauvreté et de la violence faite aux femmes. C’est devenu un point de ralliement du mouvement social, voire une question incontournable pour les politiciens et le gouvernement.
Le mouvement citoyen en faveur d’une telle politique anti-pauvreté a recueilli la signature de plus de 215 000 personnes, groupes et associations, municipalités, y compris de nombreux appuis provenant des milieux religieux et pastoraux. Est-ce à dire que chacun de ces milieux porte la préoccupation du sort des plus pauvres au point de développer un plan d’action?
PROMOUVOIR EN ÉGLISE UNE VISION GLOBALE DE LA LUTTE À LA PAUVRETÉ
Nul parmi eux n’était indigent. (AC 4,34)
Le partage et la redistribution des biens vitaux entre les membres d’une communauté de foi sont caractéristiques des récits sur les premières communautés chrétiennes. Norme idéale ou pratique affirmée? Il semble que l’inégalité s’était glissée au cœur même du partage. Quand on s’aperçut que « des veuves étaient oubliées dans le service quotidien » (Ac 6, 1), des ajustements s’imposèrent : le service des tables devint un ministère assez important pour qu’on le confie à des diacres. Les disciples avaient appris de Jésus quelle attention il faut accorder aux personnes marginalisées de la société; ils ont su incarner cette pratique dans leur contexte socioculturel. Une telle attitude était en rupture avec une certaine conception du couple pauvreté = malédiction divine, richesse = bénédiction. Une sanction morale se voyait transformée grâce à une nouvelle vision du Dieu qui prend soin de la vie de chacun de ses enfants.
Héritières d’une tradition judéo-chrétienne porteuse des valeurs de justice et de partage, participantes à la Marche mondiale des femmes 2000 qui vise l’élimination de la pauvreté, citoyennes interpellées par le projet de loi-cadre pour un Québec sans pauvreté d’ici dix ans, nous voici triplement invitées à nous trouver aux côtés des pauvres. Et en particulier des femmes pauvres, avec qui nous marchons, pleurons, luttons et célébrons afin d’obtenir des conditions de vie qui respectent la dignité humaine.
Lutter contre la pauvreté exige de se familiariser avec certains éléments de la réalité économique qui résultent de la mondialisation, et de cultiver le courage d’en dénoncer les effets pernicieux :
o l’accentuation des
écarts entre pays riches et
pays
pauvres;
o l’augmentation de la prostitution et du trafic
des
femmes et des fillettes;
o la mainmise du marché, de la pensée économique
sur
l’ensemble des rapports politiques, entraînant un déficit démocratique;
o l’affaiblissement des politiques sociales, la
disparition même des filets de sécurité sociale qui laisse l’individu
seul dans un monde complexe;
o la déstructuration des cultures locales au
profit
de normes et de valeurs véhiculées par les puissances du marché.
Comment résister à ces monstres? Quels trésors pouvons-nous tirer de l’Évangile et de l’enseignement social de l’Église pour éclairer la situation des travailleuses en Église? D’une part, le discours officiel préconise le respect de la dignité des travailleurs, réclame pour eux un salaire juste, valorise leur solidarité. D’autre part, malgré des améliorations notables, les pratiques institutionnelles touchant l’emploi offrent trop souvent un contre-témoignage : salaires réduits, gestion non rigoureuse des ressources humaines et financières, postes réservés à des hommes même là où l’ordination n’est pas une condition essentielle.
En même temps, le monde change. « Il faut passer des éléphants aux fourmis », pensent les théologiennes et théologiens de l’Amérique latine. Dans une perspective de justice sociale et d’inculturation, la réponse aux effets pervers de la mondialisation passe, entre autres, par la création de petites collectivités où le modèle culturel de la coopération l’emporte sur le modèle de la compétition et de l’élimination des plus faibles. Elle passe aussi par la recherche de projets alternatifs qui permettent de concevoir et d’expérimenter un autre projet de société. La théologienne Carolyn Sharp l’a fait remarquer :
« À la recherche du bien commun, la Marche mondiale rejette les modèles de développement que proposent le capitalisme néolibéral et le patriarcat et leurs conséquences sur les femmes. […] Axées sur la lutte à la pauvreté et à la violence, les revendications dépassent l’amélioration de la vie des femmes pour ouvrir sur un projet de vivre ensemble… dans la diversité des origines et des appartenances.[1] »
Ces réflexions nous amènent à formuler deux corollaires en vue de l’action :
1. La lutte à la pauvreté qui atteint les femmes est indissociable de la recherche d’un projet de société qui bénéficie autant aux hommes qu’aux femmes, mais qui rétablit d’abord la justice en faveur des plus pauvres.
2. L’accompagnement des femmes victimes de la pauvreté va de pair avec la prise en charge de la situation économique des travailleuses bénévoles et salariées en Église, puisque l’appauvrissement des unes et des autres est tributaire d’une culture qui idolâtre les forces du marché au détriment de la personne humaine et de la justice sociale.
Choisir ces pistes d’action en contexte québécois peut inviter à prendre comme référence le projet de loi-cadre pour l’élimination de la pauvreté. À titre indicatif, rappelons deux principes qu’il préconise :
1. L’amélioration du revenu du cinquième le plus pauvre de la population prime sur l’amélioration du revenu du cinquième le plus riche.
2. Les personnes en situation de pauvreté et les associations qui les représentent sont associées à la conception, à la mise en œuvre et à l’évaluation des mesures de lutte à la pauvreté.
Ne demande pas aux autres ce que tu ne peux faire toi-même…, selon l’expression bien connue. Alors nous devons relever le défi de savoir comment traduire dans l’exercice de nos ministères variés, sur le terrain ecclésial, ces principes que nous demandons à la société civile et au gouvernement de respecter.
EN RÉSUMÉ, TROIS APPROCHES
Une première voie consisterait à commander une recherche sur les conditions de travail et de revenu des travailleuses en Église, une sorte de deuxième étape des Soutanes roses dont la publication remonte à 1988, réalisée à partir de données de 1985.
Cette approche qui pourrait recueillir des données comparatives, valides, requiert des outils d’analyse statistique. À terme, elle fonderait la préparation d’un cahier de revendications utilisable en milieu de travail.
Une deuxième approche de conscientisation consisterait à rassembler des travailleuses bénévoles et salariées de l’Église locale pour étudier leurs conditions socio-économiques, d’en évaluer les effets sur la santé, la sécurité alimentaire, l’insertion sociale et culturelle, l’harmonisation des obligations familiales et professionnelles, etc. Des actions locales pourraient en découler si possible en concertation avec d’autres actions menées par des groupes de femmes qui luttent contre la pauvreté. Un cahier de revendications pourrait ensuite circuler sous la direction du comité Virage.
Cette approche exige la collaboration des personnes directement concernées, la collecte de données personnelles que seules les intéressées peuvent révéler. Elle a l’avantage d’avoir plus de prise sur la situation des travailleuses en Église.
Une troisième approche viserait à promouvoir en Église une approche de la pauvreté et des relations de travail. Concrètement, les travailleuses en Église pourraient exercer un certain leadership pour mobiliser les communautés chrétiennes autour de quelques-unes des revendications spécifiques de la Marche ou de la Coalition en faveur d’une loi-cadre et en chercher les applications pour un salaire et des conditions de travail équitables en Église. Un travail d’éducation en profondeur accompagnerait les moindres actions. Les échos de ces actions pourraient être portés au compte du comité Virage, qui les présenterait ensuite au Collectif pour une loi sur l’élimination de la pauvreté.
Cette approche globale a le mérite de relier lutte à la pauvreté et conditions de travail en milieu ecclésial, en plus de fournir des leviers supplémentaires au travail du Collectif.
Que voulons-nous faire et pourquoi, en rapport avec les buts et les moyens de Femmes et Ministères? En comptant sur quelles alliances? Et selon quel échéancier?
NOTE
[1] Carolyn SHARP, « Les chrétiennes et la Marche mondiale », in Revue Relations, juin 2000, pp. 151-155.QUELQUES RÉFÉRENCES SUR LA LUTTE À
LA PAUVRETÉ DES FEMMES
Analyse sociale
COLLECTIF pour l’obtention d’une loi-cadre pour l’élimination de la
pauvreté au Québec en dix ans. www.pauvrete.qc.ca
CONSEIL DES AFFAIRES SOCIALES. Deux
Québec dans un. Rapport sur le développement social et démographique.
Gouvernement du Québec, Gaëtan Morin éditeur. 1989, 124 pages.
DESCÔTEAUX, Bernard. Projets de société. Le Devoir, éditorial, 30-31
décembre 2000, page A8.
SEAGER, Joni. Atlas des femmes dans
le monde. Émancipation ou oppression; un paysage contrasté.
Collection Atlas-Monde. Paris, Éditions Autrement, 1998. Voir pages 59
à 81 pour consulter la 5e partie sur « Le travail » et la 6e sur «
Avoir et manquer ».
La Marche mondiale des femmes. Recherches féministes, 2000, vol. 13,
numéro 1. Voir en particulier l’article de Ruth ROSE, « Le travail des aides familiales. Beaucoup
de labeur, peu de valeur », pages 69-92, et celui de Lise
PILON, « De la pauvreté à la misère.
La détresse alimentaire chez les femmes de l’agglomération de Québec
», pages 93-112.
Marche mondiale des femmes en l’an
2000. Cahier des revendications mondiales, juillet 1999. www.marchemondiale.org.
Voir spécialement les pages 15 à 25, Éliminer
la pauvreté.
Revue RELATIONS. L’économie sociale.
Quand les femmes en parlent. Carolyn SHARP, Céline DUBÉ, Ruth
ROSE, Denyse CÔTÉ, Thérèse BELLEY et Josée BELLEAU. Montréal, no 635,
novembre 1997.
Réflexions pastorales
ASSEMBLÉE DES ÉVÊQUES DU QUÉBEC. Sortons
le Québec de l’appauvrissement. Montréal, Secrétariat de l’AEQ,
mars 1994, 16 pages.
ASSEMBLÉE… COMITÉ DES AFFAIRES SOCIALES. Éliminer la pauvreté, c’est possible et
nous le voulons. Message pastoral du 1er mai 2000. Montréal,
Secrétariat de l’AEQ.
BARONI, Lise, BERGERON, Yvonne. DAVIAU, Pierrette, LAGUË, Micheline. Voix de femmes. Voies de passage.
Montréal, Paulines, 1995, spécialement pages141-146 et 233-238.
DUMAIS, Monique, OSU. Femmes et
pauvreté. Montréal, Médiaspaul, collection Interpellations,
1998, 134 pages.
MELANO COUCH, Beatriz. « Libération, une vision biblique, 1 Samuel 1,
1-2, 11 », dans Hors du marché point
de salut. Concilium 270, 1997, pages 35-43.
SHARP, Carolyn. « Les chrétiennes et la Marche mondiale », in Revue Relations, juin 2000, pp.
151-155.
TURCOT, Gisèle, SBC. « Éliminer la pauvreté : une utopie ? », L’Église canadienne, vol. 34, no 3,
mars 2001, pages 71-76.
Site du Réseau Femmes et Ministères - www.femmes-ministeres.org
Consulté le