S’il est une question qui nous taraude toutes et
tous, dans la pratique de tous nos rapports sociaux, c’est bien celle
du pouvoir, question corrélative à celle de l’égalité des femmes et des
hommes. Sur le plan collectif, du moins dans la société civile, les
femmes ont gagné, de haute lutte, le statut de sujet de droit. Les
régimes démocratiques posent clairement les règles du jeu, même si la
tendance, accentuée en période de mondialisation des marchés, est de
les contrecarrer par toutes sortes de nouvelles alliances. La mise en
place d’un système de protection universelle des droits, au milieu du
dernier siècle, est l’équivalent d’un cran d’arrêt à des toujours
possibles abus de pouvoir. Les contre-pouvoirs de la société civile
mondiale prennent actuellement toute leur signification en ce
contexte-limite de libéralisation planétaire des marchés. Et au Québec,
les femmes, dans l’exercice de leurs droits de citoyennes à part
entière, sont de réelles actrices de ce contre-pouvoir. Ne
revendiquent-elles pas avec courage et ténacité la construction d’une
société plus juste et sans violence? Leur pouvoir collectif s’est bâti
progressivement et leur parole est partie prenante des enjeux
sociopolitiques actuels. Cependant, beaucoup de chemin reste à
parcourir encore pour mettre fin à toutes formes de discrimination
envers les femmes.
D’avoir par exemple conquis le droit de vote il y a une soixantaine d’années, en dépit de la farouche opposition, à la fois cléricale et politique, ne fut pas une mince affaire. Grande victoire sur l’idéologie patriarcale, ce droit fondamental a en effet remis en question les bases sacrées de la philosophie politique et de son argumentation sur l’infériorité des femmes.
Pareille mise en contexte social pour parler de la problématique de l’exercice du pouvoir des femmes dans l’Église n’est pas vaine. Comme clé d’ouverture vers un chemin d’égalité, le mouvement féministe s’inquiète de plus en plus profondément de la réalité des femmes engagées dans l’Église. On ne peut plus vraiment dissocier le mouvement des femmes en général de celui qui émerge dans l’institution ecclésiale. Les luttes prennent des accents convergents, manifestés notamment lors de la Marche mondiale des femmes. Un travail de contestation se fait depuis une vingtaine d’années à travers deux principaux groupes[1] , l’un cherchant à réinterpréter au féminin la Tradition, l’autre à fonder, par diverses recherches-actions, l’accès à un statut égal entre les clercs et les laïques, les femmes et les hommes dans l’Église.
Lorsque nous parlons des femmes dans l'Église, nous parlons de
toutes les baptisées, autant les bénévoles que les salariées et les
mandatées qui travaillent dans différents secteurs de I'institution
ecclésiale. Les femmes sont de plus en plus compétentes en théologie et
en pastorale. Elles sont de plus en plus des ressources incontournables
pour la réflexion et la pratique pastorales.
Notre intérêt porte plus spécialement sur celles qu'on dénomme « Les ouvrières de l’Église »[2],
soit les nombreuses bénévoles et les salariées en milieu paroissial ou
diocésain. ll s'agit du groupe qui « vit avec le plus d'intensité, dans
ses pratiques quotidiennes, les différentes facettes des rapports de
sexe et des rapports de pouvoir dans cette institution »[3].
Étant donné le faible renouvellement des effectifs du clergé, de plus
en plus de femmes assument des fonctions et des services qui leur
donnent un accès à certaines zones de pouvoir. Pas question cependant
de réel pouvoir institutionnel ! Ces nouvelles collaboratrices des
clercs leur sont toujours statutairement subordonnées.
Dans la perspective de changements espérés et clairement explicités dans Voix de femmes, Voies de passage[4],
on revient à une nécessaire remise en question de I'exercice du pouvoir
clérical dans le milieu ecclésial. C'est un véritable « mal catholique
» ou « un mal d'Église » que le pouvoir soit réservé exclusivement aux
ministres ordonnés. Pour les femmes, en regard des grandes orientations
ecclésiales, cette exclusion est une discrimination manifeste. Pourquoi
les femmes n'ont-elles pas accès à cette porte d’entrée qu’est
l’ordination sacerdotale ? Le ministère ordonné étant actuellement la
seule clé qui donne accès aux lieux d’orientation et de décisions
majeures dans l’Église. Ne sont-elles pas, elles aussi, des baptisées à
part entière ? Que faire pour que les choses changent ? Pourquoi ne
peuvent-elles pas être partie prenante du pouvoir décisionnel ?
L'exclusion de ce pouvoir ne les amène-t-elle pas à privilégier un
pouvoir de résistance ? Autant de questions auxquelles il n'existe pas
de réponse simple. Nous tenterons cependant quelques pistes d'analyses
et quelques stratégies d'action.
2. QUELQUES PISTES D’ANALYSE
Au quotidien, au niveau le plus bas de la pyramide, la domination exercée par le pouvoir clérical n’apparaît pas toujours clairement comme l’expression d’un système oppresseur. Cette domination est souvent perçue comme un problème individualisé, le fait de personnalités plus ou moins accommodantes chez les clercs. Perception qui ne facilite pas les choses non plus, ce sont souvent des solutions visant à améliorer les relations interpersonnelles qui sont proposées aux attentes de changement de certains groupes de femmes. Leurs revendications sont vues comme des frustrations personnelles. Ce qui, dans les faits, s’avère des façons fort efficaces pour désamorcer les aspirations des femmes à l’égalité.
Comment comprendre qu’une telle structure pyramidale de pouvoir se reproduise encore en ce début de troisième millénaire? Est-ce parce qu’elle réussit à occulter ses mécanismes, à les voiler sous un couvert d’abstraction et de théorie? Ce sont, à l’occasion, des interdits institutionnels qui rappellent ce mur implacable de l’autorité ecclésiastique. D’ailleurs, là où les femmes sont majoritairement engagées, loin des milieux décisionnels, elles peuvent difficilement percevoir la complexité de la structure organisationnelle.
L’Église-institution dit apprécier que les femmes soient « au service » de la communauté chrétienne. À ce sujet, le discours ecclésial sur la « nature » des femmes est à questionner. Même si ce n’est pas notre intention de réviser ici l’anthropologie qui sous-tend une certaine théologie, signalons, à tout le moins, que « les rapports de pouvoir qui se vivent dans l’Église sont liés à une représentation précise de ce que sont les femmes »[5] . Elles sont considérées comme « immergées dans la nature », aussi doivent-elles « rester nature et, comme telles, être dominées »[6] . « Le corps des femmes, plus précisément leur sang, semble, de façon plus ou moins consciente et explicite, la raison majeure pour leur refuser l’accès au sacrement de l’ordre et à la fonction sacerdotale »[7] .
Aussi, l’interprétation que l’Église-institution fait de la Tradition l’amène à exclure systématiquement les femmes des fonctions relatives au ministère ordonné et de la sphère du « sacré ». Cette insistance sur l’univers du sacré, pratiquement refusé aux femmes, creuse une séparation qui va à l’encontre de l’agir et de l’enseignement de Jésus. Celui-ci ne s’est-il pas fait « présence »? Prenant chair parmi les femmes et les hommes, Il a bouleversé les catégories du profane et du sacré. Il savait que le pouvoir « a tendance à s’absolutiser au profit de ceux qui le gèrent »[8] . Par son action et par sa vie donnée, Il a révélé le pouvoir de la liberté : ce pouvoir qui rend possible de vivre debout dans la dignité de filles et de fils de Dieu, qui libère de la servitude et qui rend apte à agir dans la liberté et la vérité. La nature d’un tel pouvoir est finalement de rendre possible une action ensemble, une action concertée en vue d’ouvrir l’espace de l’interaction, du partenariat, voire de l’égalité femme-homme dans le service ecclésial, y compris l’accès au ministère ordonné. De fait, si « être libre et agir ne font qu’un »[9] , comment envisager maintenant de passer à l’action?
3. QUELQUES STRATÉGIES D’ACTION
Il devient essentiel d’élaborer des stratégies libératrices afin que, dans l’Église, les femmes ne soient plus sous la domination des clercs et qu’elles soient des partenaires à part entière. D’où la nécessité d’une conscientisation, à la fois sur le « mal de l’Église » et sur le « mal au féminin ». Qu’est-ce à dire?
Reconnaissons que les femmes sont peu intéressées à adhérer à l’exercice du pouvoir tel que vécu aujourd’hui dans l’institution ecclésiale. Pour elles, dans ce contexte, c’est comme si « l’accès au pouvoir était le vestibule de l’abus de pouvoir »[10] . Une des rares analyses des ravages causés en termes d’abus de pouvoir chez nombre de femmes engagées dans l’Église fait clairement ressortir une problématique non accusatrice, mais lucide en termes de dépendance et de codépendance. Il y a, d’une part, le clergé en lien de dépendance par rapport au pouvoir et, d’autre part, la codépendance des femmes face au pouvoir ecclésiastique et à ses représentants.
Cette problématique est souvent du même ordre que celle des femmes qui vivent en codépendance, avec un alcoolique, un toxicomane ou un conjoint abusif. Cette codépendance est un mal qui les afflige. Vu sous cet angle, et relié à leur statut de personnes subordonnées, une question se pose : les femmes qui travaillent dans l’institution ecclésiale sont-elles « des partenaires en Église ou des femmes qui aiment trop? »[11] Appliqué aux rapports de pouvoir vécus par des femmes engagées dans l’Église, ce modèle de la codépendance représente une façon nouvelle de comprendre la phénoménologie du pouvoir dans l’Église. Les neufs signes caractéristiques d’un profil de codépendance[12] pourraient très bien, par exemple, servir de points d’ancrage à un éventuel processus de conscientisation. Globalement, la femme codépendante correspond à cette femme parfaitement assimilée à une société patriarcale où l’homme est dominant. Le manque d’estime d’elle-même est l’un des principaux indicateurs de la codépendance. Il se traduit, en contexte ecclésial notamment, par le fait que « plus on leur en demande, plus elles donnent, dans l’espoir futile d’être reconnues comme égales »[13] . D’une part, il est impératif de prendre conscience de sa propre aliénation en tant que personne en situation de codépendance, et nécessaire, d’autre part, de rompre collectivement le silence sur ces maux interreliés. L’oppression silencieuse qui se produit en milieu ecclésial dans les rapports hommes – femmes, clercs et laïques, risque, par ailleurs, de se poursuivre tant que le débat sur l’accès des femmes à tous les ministères ne sera pas une incessante priorité. Concernant ce débat, rappelons ici ces mots de Évans Bouclin[14] :
Est-ce une coïncidence si c’est seulement lorsque d’autres confessions chrétiennes ont commencé à ordonner des femmes que certaines d’entre elles ont pu, en tant que ministres sacrés, dénoncer les abus dont elles-mêmes avaient été victimes?
[…] Tant que les femmes ne seront pas admises aux ministères ordonnés, elles n’auront ni crédibilité, ni droit de parole à l’intérieur de la structure hiérarchique de l’Église et ses responsables ne se sentiront pas obligés de redresser les torts.
Il est par ailleurs intéressant de se référer à la réflexion de la théologienne Ivone Gebara sur le mal au féminin ou sur l’expérience de « vivre en mal de pouvoir ». Ce mal, dit-elle, « se caractérise par une certaine résistance des choses pour le changement, par une certaine dureté devant la douleur des autres, par une impuissance devant sa propre souffrance, par une certaine impossibilité de trouver des voies alternatives »[15] .
Comme alternative, Ivone Gebara propose de passer par la voie de la « relationnalité » pour repenser une nouvelle anthropologie. Un nouveau concept qui ouvre à un autre modèle de communauté humaine au-delà de hiérarchies des modèles classiques. Il ouvre aussi à une recherche d’équilibre, à la fois dans la vie quotidienne et dans les institutions que nous créons. Dans un schéma d’interdépendance ou de relationnalité, la vision de soi et des autres prend une autre perspective, dans la mesure où nous prenons conscience notamment « que les péchés des femmes sont en rapport avec les excès des hommes et que les péchés des hommes sont en rapport avec ce qui manque aux femmes »[16] .
Finalement, s’initier ou se conscientiser à ce genre de dialectique de rapports de pouvoir, voire d’égalité, apporte un nouvel éclairage qui rend personnellement et collectivement possible la construction de nouvelles voies de salut ou de guérison. Et plus la conscience s’aiguise, plus la responsabilité prend force et devient pouvoir de SE CHANGER tout EN CHANGEANT des structures aliénantes.
NOTES
[1] Les deux groupes dont il est question sont, par ordre de présentation, la Collective L’Autre Parole et le Réseau Femmes et Ministères.
[2] Marie-Andrée ROY, Les ouvrières de l’Église. Sociologie de l’affirmation des femmes dans l’Église. Montréal, Médiaspaul, Coll. « Notre temps » 49, 1996.
[3] Ibid., p. 28.
[4] Lise BARONI, Yvonne BERGERON, Pierrette DAVIAU, Micheline LAGUË, Voix de femmes, Voies de passage. Pratiques pastorales et enjeux ecclésiaux, Montréal, Coll. F, 1995, pp. 87-149.
[5] Ibid., p. 389.
[6] Cité par Denise VEILLETTE, dans Femmes et Religions, Québec, Presses de l’Université Laval,1995, p. 308.
[7] Ibid., p. 311.
[8] François VARONNE, Ce Dieu sensé aimer la souffrance, Paris, Cerf, 1990, p.68.
[9] Hannah ARENDT, La crise de la culture. Huit exercices de pensée politique, Paris, Gallimard, Coll. Folio/essais, 113, 1989, p.198.
[10] Marie GRATTON BOUCHER, Les femmes dans l’Église. Une impossible égalité?, Revue RND, no 9, octobre 1986, p. 18.
[11] Marie Evans BOUCLIN, Pour vivre debout. Femmes et pouvoir dans l’Église, Montréal, Médiaspaul, 2000, p.48.
[12] Ibid., p. 34.
[13] Ibid., p. 72.
[14] Ibid., p. 72.
[15] Ivone GEBARA, Le mal au féminin. Réflexions théologiques à partir du féminisme, Paris, L’Harmattan, 1999, p. 71.
[16] Ibid., p. 189.
Site du Réseau Femmes et Ministères - www.femmes-ministeres.org
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