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Préliminaire : C’est en hommage à ma grande amie Madeleine Côté-Dupaul, bibliste et responsable du Service de formation du diocèse de Saint-Jérôme que j’accepte votre invitation à publier cet article sur votre site. Madeleine est décédée le 22 mars 2009, à la suite d’un cancer. Tout au long des 7 années de la maladie, le témoignage de foi et la sérénité ont marqué l’itinéraire d’une croyante « plus grande que nature! ». Madeleine avait lu ce texte avant sa publication dans la revue de L’Association des Amis de Charles de Foucauld, Échanges, Septembre 2008, Vol. 2 No. 8, p : 20-21. Le titre de ce numéro « Ces femmes qui rêvent l’Église et la font naître » illustre la complicité et l’amitié que j’ai vécues avec Madeleine pendant plus de 30 ans. À toi, mon amie à moi, en ton hommage et à toutes les personnes qui s’y reconnaissent. Sylvie Latreille. Le 24 mars 2009.

Vous êtes théologienne? La question suscite un moment d’hésitation. Je ne réponds jamais comme si cela allait de soi. Adolescente, je désirais étudier en droit. Je rêvais d’être avocate. Les femmes de ma génération n’aspiraient pas à devenir des théologiennes. Le mot devenir m’apparaît si juste pour répondre à la question. Oui, je suis devenue théologienne. L’image évangélique du grain de moutarde me vient à l’esprit pour mieux illustrer ce long cheminement.

La saison de la semence

Le grain de moutarde n’est pas tombé en terre par accident. Au-delà de tous les clichés, je reconnais une grande valeur dans la foi de ma mère. Son souvenir évoque l’expérience croyante d’une foi lumineuse vécue tout au long d’une vie. Son témoignage souligne la présence du Dieu vivant. Cette image s’enracine mystérieusement dans mon propre parcours de théologienne. Je dis bien, «mystérieusement» ou si, vous préférez,« silencieusement». Toutefois, le grain n’a-t-il pas à mourir pour que la vie abonde? Combien de temps demande ce processus de transformation? Il est trop facile de croire que la foi grandit sans histoire et naturellement. Que se passe-t-il dans un terreau?

La saison de l’enracinement

L’arrivée des premières pousses suppose tout un travail de patience et de soin. La saison de l’enracinement se fait aussi de nuit, un peu à l’insu du travail humain. Je réalise aujourd’hui que le temps de la germination a nécessité de nombreuses années. Mes prises de distance avec la foi chrétienne marque mon cheminement vers la théologie. L’entre-deux saisons permet de découvrir un grand intérêt pour le travail intellectuel. C’est au collège que je développe cette passion. Grâce à certains professeurs, j’apprends à cultiver un talent pour l’articulation de la pensée avec rigueur et respect pour le travail de l’intelligence. Les circonstances de la vie m’amènent à quitter les études après le Cegep. Les femmes de ma génération se destinent aussi à se marier et à avoir des enfants. Une autre étape de croissance! Riche et intense.

De nouveaux semeurs apparaissent dans le jardin. Dans leur sac de jardiniers, mes enfants lancent à tout vent des grains de moutarde plus grands que nature. Ils ont des noms : le sens de la vie, les valeurs fondamentales, la transcendance, la quête de foi. Cette fois-ci, croyez-moi, la saison de l’enracinement s’accélère en vitesse. En grande complicité avec ma famille, je poursuis un nouveau rêve : j’entreprends des études en théologie à l’université de Montréal et j’accepte un travail comme animatrice de pastorale scolaire. Je rencontre des passeurs d’évangile avant la lettre.[1]

La saison de la croissance

Le grain de moutarde fait son œuvre. Au fil des années, une belle plante potagère pousse dans le jardin. Les études en théologie, l’engagement pastoral et la complicité de ma famille représentent de jeunes branches à saveur d’évangile. C’est ainsi tel le nouvel arbre, je prends de plus en plus de force dans ce travail de l’intelligence au service de la foi. De plus, j’ai l’opportunité de mettre à contribution et d’éprouver ces nouveaux apprentissages en théologie dans l’action pastorale. Le dialogue entre la théorie et la pratique s’articule quotidiennement parfois avec résistance et raffinement. Cette expérience de formation influence la manière dont je deviendrai théologienne.

Jusqu’à la fin de mes études universitaires, je reste sur le terrain pastoral. De plus, mes enfants ont grandi avec une mère aux études. Leur présence ouvre une perspective sur le monde que je ne risque pas d’oublier. Tous les deux m’amènent à toujours mieux rendre compte de la foi dans un respect profond et dans une estime admiratrice.

Là encore, il est trop facile de croire que cette saison, si belle soit-elle, ne rencontre pas d’intempérie. Elles vont permettre à l’arbre de s’enraciner plus profondément et à devenir adulte. Un projet bien personnel (un projet doctoral) est balayé par de fortes pluies et des vents violents. Cette tempête ébranle l’arbre. Il va perdre quelques branches mais il tient debout grâce à ses racines plantées dans une terre dont je ne suis pas la propriétaire. Le retour du beau temps apporte une fraîcheur tout nouvelle à ma vie de foi : c’est à l’Institut de pastorale des Dominicains que je deviens théologienne. C’est toujours actuel : en devenir!

La saison de la maturation

Je ne veux ni ne peux oublier le grain de moutarde. Si, d’une part, le travail en théologie est exigeant, d’autre part, il est gratifiant. L’un ne va pas sans l’autre, tout comme l’arbre ne va pas sans le grain de moutarde. Depuis plus de 25 ans, je ne cesse de développer une expertise en ecclésiologie pratique. La formation reçue, les années d’expérience dans l’action pastorale, l’enseignement à l’Institut, toutes les préparations requises pour les cours, les interventions comme personne-ressource dans les Églises locales, la constance dans la recherche et la réflexion contribuent à la vitalité et à la maturation de l’arbre. Et, aujourd’hui comme mamie, ma contribution en théologie se démarque par contraste dans le milieu ecclésial. De concert avec d’autres collègues à l’Institut de pastorale des Dominicains, nous sommes des femmes mariées avec des enfants et des petits-enfants et théologiennes dans l’Église du Québec.

Sylvie Latreille, théologienne
Institut de pastorale des Dominicains de Montréal
Le 15 mai 2008.


NOTES

[1] Référence à l’ouvrage suivant : Philippe BACQ & Christoph THEOBALD, Passeurs d’évangile. Autour d’une pastorale de l’engendrement, Bruxelles/Montréal/ Ivry-sur-Seine, Lumen Vitae/Novalis/Les éditions de l’atelier, 2008, 230 p.



Texte publié dans la revue Échanges, revue de l'Association des Amis de Charles de Foucauld, septembre 2008, Vol. 2, no 8, p. 20-21.


Site du Réseau Femmes et Ministères - www.femmes-ministeres.org
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