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Célébration anniversaire de Polytechnique le 6 décembre 1989

Chers ami-e-s, chères amies,[1] 

En cette commémoration du 6 décembre 1989, me rappeler que je suis la première femme théologienne universitaire diplômée de la Faculté de théologie de l’Université Saint-Paul (1967) prend un sens particulier. En décembre 1989, une fusillade à l’École Polytechnique de Montréal par quelqu’un qui ne pouvait pas accepter de voir réussir de jeunes femmes remplies de promesses mettait fin à leur avenir ; en septembre 1963, une institution jusque-là réservée à des hommes et sous leur gouvernance ouvrait ses portes à des jeunes femmes. C’était en plein concile Vatican II. J’ai eu la chance, avec Lucie Bélanger, de m’y inscrire. Lucie a quitté après l’obtention de son baccalauréat en théologie. Soeur Jeanne d’Arc Lainesse, s.a.s.v., m’a rejointe et nous avons obtenu les grades de maîtrise en théologie [M.Th.] et de licence en théologie sacrée [L. S.Th.] (1967). Un poste m’attendait à l’Université d’Ottawa au Département des sciences religieuses, lequel m’a permis de poursuivre l’enseignement, la recherche et la publication en théologie. J’en suis profondément reconnaissante à Dieu, qui a été et qui reste l’énergie vitale qui m’anime, à Maurice Parent. o.m.i. alors directeur adjoint du Département, qui a pris l’initiative de plaider ma cause auprès de mes supérieures religieuses (j’étais Soeur grise de la Croix [s.g.c.] sous le nom de soeur Élisabeth-Bruyère), à Mère Saint-Paul, la supérieure générale qui m’a fait confiance et à l’Université Saint-Paul qui m’a ouvert ses portes, avec ses professeurs bien à jour dans les disciplines théologiques, sous la direction du doyen, le père Roger Guindon.

Quand, en 1963, je suis devenue étudiante en théologie à l’Université Saint-Paul, je me suis retrouvée devant un choix. Ou bien aller à Lumen Vitae (Bruxelles) pour un an – une chance que l'on a donnée à plusieurs religieuses et religieux à cette époque – ou bien demeurer à Ottawa et m'inscrire à la faculté de théologie. J'avais déjà une formation dans l'enseignement et une riche expérience de collaboration dans le renouveau catéchétique du début des années 1960 dans le diocèse d'Ottawa. Ma réponse fut : « Étant ce que je suis, je sais que je voudrai aller au cœur de la connaissance théologique. Je choisis Saint-Paul. » À ma surprise, la supérieure générale a dit : « Ce serait aussi mon choix ». Un ami dominicain m’a alors prodigué un conseil : « Au fur et à mesure que vous acquerrez de nouvelles connaissances, notez toutes vos questions, vos intuitions théologiques et vos visions ». Ce secret, une clef d'or, m'a permis d'apprendre le plus possible en vue de l'enseignement universitaire et, en même temps, penser la théologie, formuler la théologie, explorer de nouvelles compréhensions dans la tradition théologique.

Cette traversée n'a pas toujours été facile. En 1963, à Saint-Paul, Lucie Bélanger et moi avons dû faire notre chemin, un chemin tant relationnel qu'intellectuel. Par ailleurs, le milieu était très dynamique. Pendant ces années, nous avons fondé l'Association des étudiants dont j'ai été nommée vice-présidente. Nous avons organisé des activités de loisirs et nous avons publié un journal modeste dans lequel apparaissaient certaines de nos cogitations théologiques. C'était entre 1963 et 1967; il y avait une vie bourgeonnante à Saint-Paul. « C'était un grand moment pour la Faculté », m'écrivait récemment le professeur canoniste Frank Morrisey qui, en 1963, était le jeune et énergique secrétaire de la Faculté. L’année 1963 est à se rappeler et à faire inscrire dans l'histoire des femmes de cette institution. Nous en célébrons cette année  le 45ème anniversaire.

« Et moi, mes rêves, je les voulais démesurés », comme disait Bernanos, sinon à quoi bon les rêves? À l’Université d’Ottawa, dès 1968, j’ai dirigé un séminaire sur Les femmes à l’origine du christianisme. La même année, le président de la Société canadienne de théologie m’invitait à présenter une communication au congrès annuel de 1969 qui portait sur le sacerdoce (le presbytérat)[2]  . Le père Congar a relevé mon article dans son compte rendu pour la Revue des Sciences philosophiques et théologiques. Cela donne des ailes!

Une étape importante de mon itinéraire s’est jouée au cours de mes études doctorales à l’Université de Strasbourg, de 1973 à 1976. J’y ai travaillé sur la christologie oecuménique de la réconciliation chez K. Barth, une vision qui est restée sous-jacente à tous mes travaux. J’ai eu la chance aussi de participer pendant deux ans aux travaux du  Centre d’études et de recherches interdisciplinaires en théologie [C.E.R.I.T.]. C’était alors une innovation, encouragée par l’interdisciplinarité que prônait Jean Piaget de l’UNESCO pour les recherches sur l’être humain. J’ai compris que la question des femmes dans le christianisme et dans le monde ne pouvait plus être abordée à partir d’une seule discipline, soit la théologie dans mon cas. Lorsque je suis revenue à l’Université d’Ottawa, j’ai mis sur pied, en 1978, un colloque multidisciplinaire inédit sur La femme et la religion au Canada-français : un véritable succès. En est sorti Le groupe d’études interdisciplinaires sur la femme et la religion au Canada. Et une collection chez Bellarmin, Femmes et religions.

Mon expérience doctorale en interdisciplinarité à Strasbourg m'avait convaincue qu'il n'était plus possible d'étudier Les femmes dans le christianisme d'une perspective théologique seulement. Ce fut le début du Groupe d'études interdisciplinaires sur la femme et la religion au Canada à l'Université d'Ottawa. Nous étions en 1978. À ce moment-là, des études multi ou interdisciplinaires étaient mal vues à l'Université. J'ai persisté parce que j’étais convaincue que c'était le chemin épistémologique à prendre pour que les études des femmes dans la religion se taillent leur place dans le domaine scientifique et pour que des collègues femmes accèdent à la publication. J'en ai payé le prix, il est vrai : celui de ma promotion personnelle que j'ai obtenue plus tard que mes collègues masculins. Le livre La femme et la religion au Canada français a été publié en 1979[3]  et La femme, son corps et la religion[4]  en 1983. Oecuménisme, interreligieux, interdisciplinarité, écriture de femmes, nouvelle conception de la connaissance scientifique : ces livres ont été parmi les premiers balbutiements, si je peux m’exprimer ainsi, des Études sur les femmes (Women’s Studies). Risquée était l’entreprise parce qu'inhabituelle. Comme des pionnières, nous avons semé les graines et elles portent maintenant leur promesse.

En 1987, première directrice du département des sciences religieuses, j’ai fondé et dirigé le Centre canadien de recherche sur les femmes et les religions et établi un programme doctoral sur les femmes et les religions, deux premières au Canada. En tant que rédactrice en chef de la revue Studies in Religion/Sciences religieuses, j’ai fait la promotion de la publication des femmes (première femme, ce qui m’a valu le titre de Membre honorifique de la Corporation Canadienne des Sciences religieuses). On m’a invitée comme conférencière et personne-ressource à travers le Canada, en Europe et aux États-Unis. Des collègues européens l’ont reconnu en 2002 en m’élisant première Canadienne membre titulaire de l’Académie internationale des sciences religieuses.

Je n’ai pas voulu restreindre mes engagements au monde universitaire. Il y avait trop de choses à faire, dans l’Église et dans le milieu socioculturel. Entre autres, je suis devenue cofondatrice d’organismes qui fonctionnent toujours : L’Association des religieuses pour la promotion de la femme [ARPF] en 1979 et Femmes et ministères en 1982. J’ai pu répondre à l’attente de nombreux organismes socioculturels de femmes notamment, pour des sessions de formation à la prise de parole publique (Association des enseignantes et des enseignants franco-ontariens [AEFO], la Fédération des femmes canadiennes-françaises, etc.).  Et j’ai présidé le Comité des femmes dans l’Église à la Conférence des évêques catholiques du Canada [CECC] de 1982 à 1984. Je fus la première laïque femme à occuper ce genre de présidence.

« Et moi, mes rêves, je les voulais démesurés » ; sinon, à quoi bon les rêves? Rien de ce rêve n'aurait été possible si la Faculté de théologie de l'Université de Saint-Paul n'avait pas ouvert ses portes aux femmes en septembre 1963. Cette porte, qui a été ouverte par des hommes, m'a permis, en retour, d’ouvrir des portes à de nombreuses femmes et à des hommes également, je le pense et l’espère.

Ainsi va la vie quand on lui fait confiance plutôt que de la violenter comme nous en faisons tristement mémoire aujourd’hui en rappelant ce 6 décembre 1989. Les vies de nombreuses femmes – de beaucoup d’hommes et d’enfants – restent violentées, dans l’Église comme dans la société, parce qu’on ferme des portes plutôt que de les ouvrir.

C’est une belle initiative qu’a prise le Centre femmes et traditions chrétiennes de rapprocher aujourd’hui ces deux réalités : 
des portes qui se ferment et qui génèrent la mort, 
des portes qui s’ouvrent et qui génèrent la vie.

Des portes sont toujours fermées aux femmes, dans l'Église et dans la société, ce qui affecte la croissance de la vie personnelle et communautaire dans l’amour, la connaissance, le respect de soi et la reconnaissance mutuelle. Nous sommes appelés à nous tenir debout sur le seuil de ces portes pour les ouvrir quand la vie est en jeu.

Merci à l'Université Saint-Paul d'avoir ouvert ses portes aux femmes en 1963. Merci au Centre femmes et traditions chrétiennes pour cette célébration en 2008.

Merci Dieu, Sagesse et Amour, parce que tu es à jamais vie plus forte que la mort.

Université Saint-Paul
Le 3 décembre 2008

NOTES

[1] Texte d'une intervention à l'Université Saint-Paul  dans le cadre de la Journée nationale de commémoration et d’action contre la violence faites aux femmes.  Elle a été prononcée en alternant l’utilisation du français et de l’anglais. Les parties en anglais ont été traduites avec l'approbation de l'auteure.

[2] LACELLE, Élisabeth J. (1970). Les ministères d’autorité des femmes dans le Nouveau Testament. Dans Société canadienne de théologie, Le prêtre. Hier, aujourd’hui, demain, Travaux du congrès de la Société canadienne de théologie tenu à Ottawa du 24 au 28 août 1969. Paris : Éditions du Cerf, coll. Cogitatio Fidei, no.51 / Paris : Éditions Fides.

[3] LACELLE, Élisabeth J. (Dir.), (1979). La femme et la religion au Canada français : un fait socioculturel; perspectives et prospectives. Montréal : Éditions Bellarmin.

[4] LACELLE, Élisabeth J. (Dir.), (1983). La femme, son corps, la religion. Montréal : Éditions Bellarmin.

Site du Réseau Femmes et Ministères - www.femmes-ministeres.org
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