Agente de quoi? Y a-t-il des possibilités d’avancement? Au sujet de la place des femmes en Église, on dit que…N’est-ce pas démotivant d’œuvrer dans ce secteur considérant la faible cote attribuée à l’Église catholique actuellement?
D’entrée de jeu, je répond que c’est très motivant, considérant l’ampleur et la nature des défis en Église. Pour avoir travaillé plusieurs années en milieu hospitalier et dans le monde de l’enseignement au niveau collégial, je sais que les défis auxquels fait face l’Église ressemblent étrangement à ceux qui se vivent dans d’autres secteurs de la société actuelle. La récente réforme scolaire insiste sur le développement de compétences transversales. Les connaissances ne suffisent pas. L’art d’accomplir, l’art de vivre fait défaut. N’est-ce pas très proche du spécifique de la pastorale?
Profession et/ou vocation?
J’ai toujours eu un penchant naturel pour la pastorale. Un fil conducteur traverse mon histoire, un «fil d’or» tissé par mes parents qui étaient tournés vers les autres et engagés au nom de leur foi dans divers mouvements d’Église. J’ai grandi dans un milieu où l’implication en Église était chose normale et je me suis engagée dans différents services au niveau paroissial, régional ou diocésain. Ces diverses expériences m’ont fait découvrir l’ampleur du chantier de l’Église dans le monde, la diversité des ministères qui y travaillent et la complexité des relations entre les personnes qui exercent ces différents ministères. J’ai rapidement senti les tensions, les luttes de pouvoir, les cicatrices de blessures chez des membres d’une Église où la hiérarchie arrive mal à composer avec l’Église peuple de Dieu promue par Vatican II. J’ai toujours été intriguée et intéressée par les rapports entre les membres de l’Église.
Au milieu des années 80, j’ai connu une religieuse ursuline très engagée auprès des personnes séparées vivant seules, celles divorcées et réengagées, les mères monoparentales, les femmes victimes de violence, etc. Auréa aimait «les marginaux» et elle posait un regard très critique sur toute forme d’exclusion dans l’Église, y compris celle des femmes pour l’exercice de certains ministères. Mais d’un même souffle, elle disait comment elle aimait l’Église. Elle parlait des prêtres avec beaucoup d’affection; elle était particulièrement sensible à la solitude qu’ils vivaient de plus en plus, au fur et à mesure que leur nombre diminuait et que leur tâche s’alourdissait.
Auréa croyait à la mission des baptisés dans l’Église et elle voulait cette mission efficiente. Elle a mis sur pied un programme de formation pour les laïcs. La session sur l’Église a éveillé en moi un désir d’approfondir ma foi, d’ouvrir mes horizons, de réfléchir sur Dieu et d’œuvrer davantage en Église. La vie m’a confirmé dans ce désir. Après avoir complété des études pour devenir technicienne de laboratoire, profession que j’ai exercée pendant quinze ans, je suis retournée aux études, en théologie. Il me restait une session à compléter pour obtenir mon diplôme de baccalauréat lorsqu’un professeur m’a invitée à postuler sur un poste qui venait de s’ouvrir aux services diocésains de mon diocèse. Je n’avais jamais passé d’entrevue, mais je m’y suis présentée très dégagée, très libre dans mes réponses, croyant que de toute façon je ne serais pas engagée, étant récemment divorcée. Au fur et à mesure que l’entrevue se déroulait, je voyais défiler les défis et je sentais monter une fougue, une audace, un feu, des idées pour travailler à relever ces défis. Avec le recul, je crois que ce mouvement intérieur avait quelque chose à voir avec la vocation . J’ai été choisie pour le poste. Je réalise aujourd’hui qu’en passant du milieu hospitalier au monde de la pastorale, je suis restée dans «le prendre soin».
Une passion qui dure
Après plus de quinze ans de travail comme agente de pastorale aux services diocésains, je me sens aussi passionnée qu’au début et peut-être même plus, car je sais mieux pourquoi j’aime cette Église. D’abord, le fait qu’on m’ait choisie pour travailler comme agente de pastorale, malgré mon statut matrimonial irrégulier de l’époque, m’a fait passer de femme victime à femme debout et reconnue pour ce qu’elle est. C’était un geste courageux de mon employeur. Mes études à la maîtrise ont aussi contribué à changer mon regard sur l’Église. Mon mémoire qui portait sur l’évolution du langage relatif aux rapports clercs - laïcs depuis le rapport Dumont jusqu’à Risquer l’avenir, m’a fait découvrir une Église qui partait de loin pour faire une vraie place aux laïcs engagés, qui sont en grande majorité des femmes.
Ma recherche m’a fait prendre conscience d’une évolution surprenante des rapports entre les clercs et les laïcs, les hommes et les femmes, l’institution et le peuple de Dieu. Entre 1971 et 1992, j’ai repéré quatre périodes de cette évolution : 1971-1976, les laïcs prenaient peu la parole; on leur accordait une place, conjuguée au conditionnel et au futur; 1977-1981, une ère de participation :« Contre vents et marées, nous allons vers une Église où s’exerce une prise en charge plus large et plus diversifiée, grâce à l’engagement de baptisés confirmés dans différents secteurs de la vie de l’Église et du monde[1] ». 1982-1986 : coresponsabilité et place des femmes ; 1987-1992 : réciprocité, langage inclusif et partenariat.
Au terme de cette recherche, j’ai réalisé l’importance d’aller au-delà des apparences. J’ai été étonnée de découvrir une Église plus vivante et plus ouverte que je ne le croyais . Une Église plus humaine qui souffre d’incompréhension, de préjugés, de manque de dialogue, quel que soit le niveau de responsabilité de ses membres. Et cela existe depuis les débuts de l’Église. Jacques, Paul, Pierre, Jean, Marthe et Marie ont vécu des relations parfois difficiles. C’est ce qu’a mis en évidence la 36è session pastorale annuelle que j’ai eu le bonheur d’animer en avril dernier. Plus de 225 personnes engagées dans l’Église de Trois-Rivières et celle de Nicolet se sont retrouvées pendant deux jours et demi, autour du thème «Nos relations en Église» . Les évêques de chacun de ces deux diocèses étaient avec nous.
Nous avons tous et toutes été invités à poser un regard lucide sur nos propres penchants au niveau de la place que nous prenons assez ou pas, à ne pas s’accaparer la mission, à donner le bénéfice du doute à l’autre, à ne pas le regarder de haut, à être attentif à ce qui rassemble et à ce qui divise. Nous sommes investis d’une mission «pontificale», appelés à faire des ponts pour dénouer les impasses. Je me sens partie prenante de cette mission et très heureuse d’y apporter ma part de femme en Église. «Je voudrais qu’en vous voyant vivre, étonnés les gens puisent dire : voyez comme ils s’aiment, voyez leur bonheur.» (Robert Lebel)
Lucie Girard
Directrice du Service des ministères et responsable de la formation
Office diocésain de pastorale , diocèse de Trois-Rivières
NOTES
[1] Mgr Roger ÉBACHER, Une autre Pâque de notre Église, l’Église canadienne 13/14, 1980, p.435.
Texte publié dans la revue Échanges,
revue de l'Association des Amis de Charles de Foucauld, septembre 2008,
Vol. 2, no 8, p. 16-17.
Site du Réseau Femmes et Ministères
- www.femmes-ministeres.org
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