L' ouvrage est colossal. Il entend retracer deux mille ans d'histoire
des chrétiennes. Il constitue en quelque sorte une vaste banque
documentaire sur les femmes et les multiples manières de les penser, de
les définir, de les encadrer, de les mépriser et de les exalter dans le
christianisme, des origines à aujourd'hui. À ma connaissance, il
n'existe rien de comparable en français. C'est pourquoi cet ouvrage
d'envergure constitue une référence précieuse.
L'auteure, catholique engagée, cherche à comprendre
pourquoi elle étouffe en tant que femme dans l'Église et
pourquoi elle reste fidèle au christianisme. Elle avance
l'hypothèse que seul le Jésus de l'Évangile a vraiment
considéré les femmes comme des personnes à part
entière; lui qui a dialogué avec elles, qui les a respectées, en a fait
les premiers témoins de l'événement central du
christianisme, la Résurrection. Par la suite, dès les Actes
des Apôtres, les femmes s'effacent (ou elles
sont tassées ? n.d.l.r.) et les hommes prennent le contrôle
de l'Église naissante. Qui plus est, à cause du maintien
séculaire d'une large part des femmes dans l'analphabétisme
et de l'appropriation cléricale du canon des Écritures,
les femmes vont avoir accès au Jésus des Évangiles qu'à travers les
extraits choisis pour les lectures de
l'office dominical. Même une Thérèse d'Avila n'a ja mais lu les
Évangiles en langue castillane! On sait que la Réforme va donner accès
à toutes et tous aux saintes Écritures, les catholiques
pour leur part devront attendre pour ce faire
le XXe siècle. La proposition de l'auteure : puiser dans les
Évangiles le sens de l'engagement chrétien et entamer
un dialogue avec les autorités ecclésiales catholiques pour qu'advienne
la reconnaissance des femmes dans
l'Église.
L’auteure n’est ni exégète, ni théologienne, ni spécialiste en sciences
des religions. Cette docteure en science politique, férue d’histoire,
haute fonctionnaire de carrière a déjà à
son crédit quelques ouvrages remarqués dont Les aventurières de Dieu. Elle
propose dans son Histoire des
chrétiennes une lecture personnelle des Évangiles et
de la place des femmes aux grandes étapes de l’histoire de
christianisme. Une lecture bien documentée qui témoigne avant tout de
sa fréquentation assidue du Nouveau
Testament, des grands ouvrages d’histoire de l’Église et de
sa volonté têtue de trouver réponse à sa question: « Que s’est-il
passé entre le Christ et les femmes
depuis deux mille ans ? ». L’ouvrage est ordonné en
trente chapitres qui suivent la chronologie de l’histoire de l’Église.
Chaque chapitre est subdivisé en
thèmes qui facilitent la lecture. Les deux cents premières
pages sont consacrées aux Écritures puis les deux cents
autres au premier millénaire. Puis viennent les mystiques,
les hérétiques et le point de vue de Bonaventure et de
Thomas d’Aquin sur les femmes (terrible!). Les Croisades,
l’Inquisition sont traitées sans complaisance. La Réforme retient bien
l’attention de l’auteure avec toutes ses conséquences pour les
femmes. On lira par la suite de belles pages sur
l’activité missionnaire. Les Lumières et la Révolution
française font l’objet de longs développements puis vient
le XXe siè- cle avec ses guerres et son Concile. Parmi les pages
les plus belles et les plus émouvantes que
j’ai lues il y a celles qui racontent comment des femmes
chrétiennes, emprisonnées dans le camp de concentration de
Ravensbrück pendant la seconde guerre mondiale
de 1939 à 1945, célèbrent la messe sans prêtre (pages 1106
à 1109). Bouleversant.
On peut trouver que cet ouvrage, même s’il fait une place
non négligeable à l’Orthodoxie et à la Réforme, comprend
beaucoup le christianisme à partir du prisme français et
catholique. Mais, bon, les auteur-e-s
travaillent toujours à partir d’un point de vue situé.
C’est pratiquement inévitable. On peut surtout s’étonner de
l’absence de références aux grands travaux féministes en exégèse,
théologie, histoire de l’Église, etc. Cette occultation des
recherches et des pratiques féministes des quarante
dernières années a finalement quelque chose de choquant
mais traduit assez bien la perspective de l’auteure, résolument
féminine mais certainement pas
féministe. On peut suggérer à celle qui souhaite
l’établissement d’un dialogue entre les femmes et les
membres du clergé, de prendre connaissance des multiples
tentatives de partenariats avortés entre femmes
et hommes d’Église, vécues au cours des trente
dernières années des deux côtés de l’Atlantique et qui
traduisent le caractère coriace du patriarcat catholique. Les
changements souhaités par l’auteure requièrent plus qu’une
reconnaissance du féminin, ils nécessitent une révolution
féministe.
L’autre Parole, no 122, été
2009 p. 12-13
Site du Réseau Femmes et Ministères
- www.femmes-ministeres.org
Consulté
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