
Des femmes pourraient-elles être ordonnées prêtres dans l’Église
catholique ? Voilà une question épineuse! Il serait facile pour
moi de simplement obéir à la réponse négative officiellement affirmée
par les autorités vaticanes que je respecte[1], tout en ne partageant pas
leur avis sur cette question. Comme on l’enseignait lors de ma
lointaine formation au Grand Séminaire de Saint-Hyacinthe :
« Celui qui obéit ne se trompe jamais ». Hélas ou bravo, je
ne pense plus que l’obéissance passive soit toujours vertueuse, surtout
lorsque ma conscience, mes réflexions et celles d’autres personnes
continuent à l’interpeller.
Oui, le ministère presbytéral est une vocation, un appel de Dieu,
murmuré au travers des incidents d’une vie. Il ne s’agit pas d’un droit
à revendiquer pour soi, comme d’autres droits énoncés dans la Charte
des droits de la personne. Toutefois, une interrogation fondamentale se
dessine : « Pourquoi la moitié féminine de notre humanité
est-elle exclue <a priori> de l’appel du Seigneur » ?
Sommes-nous, dans l’Église catholique, absolument certains que Dieu
refuse cet appel à toute femme, du seul fait de son sexe ?
Pourtant, plusieurs femmes affirment, aujourd’hui, entendre cet appel
au fond de leur cœur. De quel droit peut-on leur interdire le
sacerdoce[2]
et nier la
véracité de cet appel ? Dieu n’a-t-il
pas créé l’humain, homme et femme, pour l’aimer, le faire connaître et
épanouir sa création?
Je connais la réponse traditionnelle apportée à cette
interrogation : « L’homme et la femme sont foncièrement
égaux, ce qui ne signifie pas que l’un et l’autre sont responsables des
mêmes réalités. Les femmes sont des membres actifs dans l’Église. Elles
peuvent occuper des postes de haute responsabilité, sans pourtant
devenir prêtres. Il est d’ailleurs manifeste qu’aucune femme n’a été
choisie par le Christ lui-même pour faire partie des <Douze>,
c’est-à-dire du Collège apostolique. » Et rien n’a changé par la
suite. Cette affirmation se veut à la base de l’exclusion des femmes au
ministère presbytéral.
Avec des yeux nouveaux, posons-nous ces questions. Cette raison
est-elle aussi contraignante et immuable qu’elle le semble à première
vue ? Pensons-nous que Jésus de Nazareth, tout Fils de Dieu qu’il
était, s’est posé à son époque, la question du sacerdoce des femmes
telle que formulée de nos jours ? N’oublie-t-on pas quelque part
que le Fils de Dieu fait chair, fut tributaire de la pensée et des
coutumes de son époque, même s’il a innové quant à plusieurs
enseignements et affiché une ouverture d’esprit admirable vis-à-vis de
certaines façons de faire. Sommes-nous mal à l’aise de reconnaître que
le Verbe de Dieu s’est vraiment incarné, épousant les richesses et les
limites de la culture juive de son temps?
L’apôtre Paul n’hésite pourtant pas à écrire : « Lui, de
condition divine, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à
Dieu. Mais il s’est anéanti lui-même, prenant la condition d’esclave et
devenant semblable aux hommes… » (Ph. 2, 6-7). L’auteur de
l’Épitre aux Hébreux affirme quelque chose de similaire : «C’est de la
descendance d’Abraham qu’il se charge. En conséquence, il a dû devenir
en tout semblable à ses frères, afin de devenir dans leurs rapports
avec Dieu un grand-prêtre… » (He. 2, 16-17).
Au temps de Jésus, nous le savons, la femme juive jouait un rôle
important dans son foyer, mais sa participation à la vie religieuse et
socio-politique n’avait rien de comparable au rôle de la femme
d’aujourd’hui dans les nombreuses sphères de nos sociétés modernes. Il
est vrai que Jésus n’a pas craint de remettre en question certaines
barrières de son temps. Par exemple, il a accueilli des femmes dans son
groupe itinérant de disciples (Lc 8, 1-3), ce qu’un rabbi juif n’aurait
jamais fait. Selon l’évangéliste Jean, Jésus ressuscité a confié à
Marie-Madeleine une mission par excellence : «Va trouver mes frères et
dis-leur : « Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon
Dieu et votre Dieu.» (Jn 20, 17).
Tenant compte de ce que j’ai écrit précédemment sur l’humanité de Jésus
et sur le rôle restreint des femmes juives dans leur temps, il ne faut
pas se surprendre si Jésus n’a pas choisi de femmes dans son collège
apostolique, pas plus qu’il n’a prôné directement l’abolition de
l’esclavage, de la torture ou de la peine de mort. Il a créé des
ouvertures et proclamé des valeurs fondamentales qui, avec l’évolution
des situations, permettront aux civilisations et à l’Église de
discerner de nouvelles conséquences issues de ces valeurs. La Tradition
dont se réclame l’Église ne se limite pas à un regard jeté sur le passé
pour le figer dans le présent et le futur. C’est une inspiration de
l’Esprit pour épanouir les richesses du passé en réponse aux besoins du
présent et du futur.
L’élan donné par le Christ s’est poursuivi dans son Église. Je ne veux
pas ici faire l’histoire des nombreuses initiatives prises par les
femmes tout au long de la vie de l’Église. Je me contenterai d’en
signaler quelques-unes rapportées par des auteurs inspirés. Dans le
Livre des Actes, saint Luc note certains engagements vécus par les
femmes dans les Églises naissantes (Ac. 1, 14; 9, 36-41; 12, 12; 16, 14
ss)[3]
Dans la Lettre aux
Galates, l’apôtre Paul, souvent taxé
d’antiféministe, écrit : « Vous avez revêtu le Christ, vous
tous qui avez été donnés au Christ par le baptême. Là, il n’y a plus de
distinction : Juif et Grec, esclave et homme libre, homme et
femme; tous vous êtes devenus un dans le Christ Jésus. » (Ga 3,
28).
Bien sûr, on trouve dans ces Lettres aux diverses communautés certaines
interdictions faites aux femmes selon la culture juive du temps. C’est
normal. Paul reste marqué par les influences de son environnement (1
Cor. 11, 2-16). N’oublions pas d’autres extraits dans lesquels l’Apôtre
reconnaît avec joie les implications de plusieurs femmes dans leur
Église particulière. Dans sa Lettre aux Romains, il écrit :
« Je vous recommande Phébée, notre sœur, diaconesse de l’Église de
Cenchrées. Offrez-lui dans le Seigneur un accueil digne des saints et
assistez-la en toute affaire » (Rom. 16, 1-2). Il poursuit :
« Saluez Marie qui s’est bien fatiguée pour vous… Saluez Tryphène
et Tryphose, qui se fatiguent dans le Seigneur ; saluez ma chère
Persis qui s’est beaucoup fatiguée dans le Seigneur. » (Rom. 16,
12). Rien ne nous empêche de penser qu’un tel dévouement existait dans
d’autres communautés pauliniennes. Les germes déposés en terre par
Jésus allaient connaître une éclosion enthousiaste dans plusieurs
sociétés et dans les Églises.
Longtemps vues comme « reines » du foyer, les femmes, surtout
en certains pays, ont fait éclater cette image et se sont tracé des
chemins pour occuper avec compétence des rôles et fonctions
traditionnellement réservés aux hommes. Le pape Jean XXIII reconnaît
cette évolution dans son encyclique « Pacem in terris ». Pour
désigner ce phénomène, il emploie l’expression «signe des temps»,
c’est-à-dire un fait historique perçu dans la foi comme une
interpellation de l’Esprit faite à l’Église comme à l’humanité.
Dans un article récent, paru dans le magazine Présence, madame Pauline
Jacob rappelle que, au nom de la Conférence épiscopale catholique du
Canada (CECC), monsieur le Cardinal George Bernard Flahiff avait
proposé en 1971, la création d’une Commission d’étude sur l’ordination
des femmes. Elle écrit : « Le Vatican a créé cette Commission qui
a conclu que les textes du Nouveau Testament ne permettaient pas de
trancher la question et que l’ordination des femmes ne semblait pas
aller à l’encontre des intentions du Christ. »[4]
Peut-on garder espoir et penser que la pensée actuelle du Vatican se
modifie pour accepter le point litigieux de l’ordination des
femmes ? Avec plusieurs autres, je le souhaite tout en
reconnaissant que les interventions des derniers papes ne vont pas dans
cette direction. Par contre, tout au long de son histoire, notre
Église, sous l’action de l’Esprit et interpellée par les « signes
des temps», a su modifier sa pensée, son enseignement et ses attitudes
concrètes sur nombre de points de vue. Le théologien canadien Gregory
Baum écrit : « L’Église catholique est fidèle à la révélation
biblique interprétée par les premiers conciles œcuméniques et se situe
ainsi dans la tradition de l’orthodoxie, mais elle est aussi capable de
relire les textes sacrés et sur cette base, de réagir avec créativité
aux défis de l’histoire. »[5]
Je ne peux dans cet article épiloguer longuement sur tous les
changements introduits dans la pensée et l’enseignement de l’Église.
Nommons simplement quelques-uns des enseignements où eurent lieu de
profondes modifications : les droits de la [6] la
distinction entre l’ordre naturel et l’ordre surnaturel[7],
l’option
préférentielle pour les pauvres[8],
la culture de la paix[9], le
mouvement
oecuménique[10]
et le
pluralisme religieux[11], sans
oublier le Décret
du concile Vatican II sur la liberté religieuse[12].
L’évolution des conditions de la femme n’est pas semblable partout dans
le monde. Aussi, il ne faut pas penser à un enseignement qui
accepterait la mise en place du ministère presbytéral pour les femmes
dans toutes les régions du monde à la fois. Que faire alors? Pourquoi
ne pas remettre entre les mains des Évêques regroupés en Conférences
épiscopales la décision de favoriser ou non l’ordination des femmes à
la prêtrise ? Qui mieux que ces Pasteurs, avec leurs
collaborateurs et collaboratrices, peuvent discerner les signes des
temps et les besoins pastoraux de leur milieu et prendre les décisions
en conséquence. Dans le document conciliaire sur la Charge des Évêques,
on lit : « Une Conférence épiscopale est en quelque sorte une
assemblée dans laquelle les Prélats d’une nation ou d’un territoire
exercent conjointement leur charge pastorale en vue de promouvoir
davantage le bien que l’Église offre aux hommes, en particulier par des
formes et des méthodes d’apostolat convenablement adaptées aux
circonstances présentes.[13]»
Cette décision se prendrait en dialogue
avec le Saint-Siège.
Je conclus ces réflexions par ce qui m’apparaît comme un
« plus » pour notre Église, si jamais elle accepte de réviser
sa position sur ce point comme elle l’a fait sur d’autres. Notre Église
se prive de ressources compétentes, dynamiques et ferventes pour sa
mission d’évangélisation dans le monde d’aujourd’hui. Les agentes de
pastorale déjà à l’œuvre en sont la preuve vivante. Il ne s’agit pas
d’ouvrir la porte du sacerdoce aux femmes uniquement à cause de la
forte diminution des hommes qui embrassent cette vocation. Avant tout,
l’accès des femmes au sacerdoce est motivé par les besoins de la
mission de l’Église qui s’enrichirait des charismes complémentaires du
couple humain. L’Église ne subordonne-t-elle pas à un refus sans
fondement absolu l’impératif très ferme de Jésus Christ de diffuser sa
Bonne Nouvelle salvatrice? Nombreuses sont les personnes qui
n’acceptent plus que leur Église soit perçue comme l’un des derniers
bastions qui refuse à ses membres féminins de répondre à l’appel du
Seigneur qui retentit en leur cœur tout autant que dans celui de leurs
collègues masculins. Jésus a ouvert aux femmes de son temps de nouveaux
chemins de liberté. Son Église n’a-t-elle pas le devoir de poursuivre
son œuvre aujourd’hui avec le même respect?
Marc Rondeau, ptre
Avril 2010
NOTES
[1] Paul VI, Inter
insignores (1976)
Jean-Paul II, Mulieris
dignitatem (1988)
Jean-Paul II, Ordinatio
sacerdotalis (1994)
[2] Jacob, Pauline, Appelées aux ministères ordonnés, Novalis, 2007
[3] Léon-Dufour, Xavier, Vocabulaire de Théologie biblique, Du Cerf, 1981
[4] Citée par
François-Nicolas Pelletier,
"Libérer la parole
des femmes", Présence Magazine, vol 19, no 145, mars-avril 2010,
p. 14
[5] Baum, Gregory, Étonnante Église, Bellarmin, 2006, p. 17
[6] Idem, p. 17 ss
[7] Idem, p. 49 ss
[8] Idem, p. 77 ss
[9] Idem, p. 123 ss
[10] Idem, p. 151 ss
[11] Idem, p. 154 ss
[12]Vatican II, Les seize documents conciliaires, Fides, 1966, p. 555 ss
[13]Vatican II, Les seize documents conciliaires, Fides, 1966, p. 302
Site du Réseau Femmes et Ministères
- www.femmes-ministeres.org
Consulté
le