Dans ses circonvolutions, le titre ci-dessus
ressemble à la façon de créer les mots dans la langue allemande
savante. Il s’éclaire si on le lit à rebours en décomposant ses
éléments.
Sacerdoce ministériel :
Comme tous les baptisés, les femmes possèdent le sacerdoce commun, dit
royal d’après la formulation de la première épître de Pierre (1 Pi 2,
9). Il ne s’agira donc pas d’une réclamation de participation aux
ministères en général, qui leur est déjà acquise, mais au ministère
ordonné.
Exclusion des femmes :
Dans les documents officiels du magistère, le sacerdoce est dit
« réservé aux hommes ». Ce qui est privilège exclusif pour
les uns devient exclusion pour les autres. La chrétienne serait-elle
différente du chrétien ?
Fondements bibliques :
L’argumentation des textes pontificaux justifiant la différence posée
s’appuie sur un recours constant à la Bible, Ancien et Nouveau
Testament, y compris dans la discussion du registre de la tradition et
de l’anthropologie.
Le poids du genre : La
catégorie du genre structure et les passages bibliques convoqués comme
prémisses et la lecture qui en est donnée. Double poids, poids
redoublé. Pour l’Église, pour la lectrice et le lecteur, double
normativité ?
Les réflexions suivantes portent sur ce double
niveau d’interprétation
et de normativité. Elles sont proposées du point de vue de l’exégèse
biblique, à titre exploratoire et dans cet ordre :
1. Les fondements
bibliques du NON à l’ordination sacerdotale des femmes;
2. Le poids des arguments bibliques de la position
pontificale;
3. Le poids du genre dans l’argumentation et la
conclusion magistérielles.
1. Les fondements bibliques du
non à
l’ordination sacerdotale des femmes
Comme espace d’observation de ce non, l’étude présente se limite aux Documents pontificaux pertinents, à
l’exclusion d’autres écrits, comme par exemple la transcription de
discours prononcés pendant les audiences papales et les voyages de
Jean-Paul II. Ce corpus ainsi délimité comprend, avec leurs cotes
canoniques respectives :
1976, 15 octobre, Paul VI, Inter insigniores. Déclaration de
la Sacrée Congrégation pour la Doctrine de la Foi.
1988, 15 août, Jean-Paul II, Mulieris
dignitatem, Lettre apostolique sur la dignité et la vocation de
la femme, à l’occasion de l’année mariale. Dans le texte, le Pape
écrit : « Méditation biblique ».
1988, 30 décembre, Christifideles
laïci, Élaboration apostolique sur la vocation et la mission des
laïcs dans l’Église et dans le monde.
1994, 22 mai, Ordinatio sacerdotalis,
Lettre aux évêques.
1995, 10 juillet, Lettre aux femmes.
J’y ajoute comme textes étroitement apparentés et inséparables de la
trajectoire de l’argumentation à travers les années :
1995, novembre, Note de la
Congrégation pour la doctrine de la foi. En réponse à un
« Dubium » à propos du mot « définitif » dans Ordinatio sacerdotalis et son texte
d’explication officiel. Note d’une congrégation de la Curie romaine.
1998, mai, Ad tuendam fidem,
Lettre apostolique sous forme de Motu
proprio. Avec sa Note
doctrinale de la Congrégation pour la doctrine de la foi, signée
de son préfet, le cardinal Ratzinger le 29 juin.
La note de 1995 a porté dangereusement la controverse dans le voisinage
de la question de l’infaillibilité pontificale. Le Motu proprio de 1998 va plus loin
encore. Il vise à compléter la dernière refonte du Droit canonique et range « la
doctrine sur l’ordination sacerdotale exclusivement réservée aux
hommes » (Documentation
catholique, 1998, no 2186, p. 656) dans la deuxième catégorie
des vérités à tenir, soit celles qui « sont nécessairement liées à
la
Révélation en vertu d’un rapport historique […], celles qui ont un lien
intrinsèque avec la vérité révélée » et qu’on doit tenir « sous
peine de n’être plus en pleine communion avec l’Église
catholique » (p. 654).
Le souverain Pontife, tout en ne
voulant pas arriver jusqu’à une définition dogmatique, a eu l’intention
de réaffirmer qu’il faut considérer cette doctrine comme définitive
(référence à Ordinatio sacerdotalis)
dans la mesure où, fondée sur la Parole de Dieu écrite, elle est
transmise constamment par la Tradition de l’Église et enseignée par le
Magistère ordinaire et universel (référence à la note de 1995). Il
n’empêche que, comme le démontre l’exemple précédent, la conscience de
l’Église ne puisse progresser dans le futur, au point de définir cette
doctrine comme divinement révélée. (p.656)
Il existe une vingtaine de cotes canoniques différentes, indicatives du
degré de normativité de tels documents; ils vont de la simple note pour
la gérance de l’institution dans ses trois fonctions de gouvernement,
d’enseignement et de sanctification jusqu’à l’encyclique, le document
conciliaire et la promulgation d’un dogme où entre en jeu, dans les
deux derniers cas, le privilège de l’infaillibilité en matière de
doctrine. Aucun des documents répertoriés n’atteint celle de
l’encyclique et des suivantes. Cependant, les citations ci-haut autour
d’Ad tuendam fidem semblent
placer la discussion de l’ordination des femmes au-delà de ces repères
officiels.
Le genre littéraire des documents à l’étude est par tradition truffé de
citations bibliques, directes ou indirectes. Leur liste exhaustive,
avec les raisons de leur choix, leur répartition et leur traitement en
contexte, serait trop lourde à manier ici. Pour des raisons pratiques
évidentes, j’opérerai une « réduction alchimique » du corpus
établi et je me concentrerai sur un passage de la Lettre aux femmes de
1995 qui résume bien la dialectique pontificale.
« Si le Christ – par un choix libre et souverain, bien attesté dans l’Évangile et dans la tradition constante de l’Église – a confié seulement aux hommes le devoir d’être icône de son visage de pasteur et d’époux de l’Église à travers l’exercice du sacerdoce ministériel […][1] . »
Nous retrouvons dans ces quelques lignes les
trois ordres de raisons
invoqués depuis Paul VI pour le refus opposé à l’ordination des
femmes :
- Le choix du Christ
= les raisons bibliques.
- La pratique constante de l’Église = les raisons de
l’ordre de la Tradition.
- La représentation du Christ impossible à une femme
= les raisons dites ou de convenances ou symboliques.
Or, l’argument biblique se retrouve à la base des trois ordres dans les
contextes qui les explicitent.
1er
ordre — « Si le Christ – par un choix libre et
souverain… »
De Inter insigniores à Ordinatio sacerdotalis, la
référence aux évangiles nourrit ligne par ligne ce type de raisons.
Jamais auparavant le magistère universel et local ne s’était intéressé
à la présence de femmes autres que Marie et Marie-Madeleine dans les
textes fondateurs. Le résultat marque un net progrès du côté des
rédacteurs et assurément de multiples découvertes chez maints lecteurs
et maintes lectrices, même si ces documents sont malheureusement peu
lus par des fidèles qui savent lire pourtant depuis quelques siècles.
Mais
la rédaction de ces progrès et découvertes est coulée sur le modèle de
ce passage d’Inter insigniores
: « ce sont pourtant des femmes qui, les premières, ont eu
le
privilège de voir le Christ ressuscité et ce sont elles que Jésus
charge de porter le premier message pascal aux onze eux-mêmes (cf. Mt
28, 7-10; Lc 24, 9-10; Jn 20, 11-18) ». Mais, après l’avancée
étonnante de
la lecture, l’étonnante retombée : « pour préparer ceux-ci à
devenir
les témoins officiels de la Résurrection[2] . »
« bien
attesté dans l’Évangile » Devant ce membre de phrase,
je
quitte l’analyse pour laisser place à l'expression du malaise de
l'analyste face à ladite clarté de l’attestation. Des exégètes
on peut se demander, comme Edmond
Jabès à propos des rabbins :
« Ont-ils lu le livre ? » et répondre avec lui : « Ils le lisent[3] . »
Non
pas : ils l’ont lu,
mais : ils sont toujours en train de le lire; c’est leur métier de
scribe, voyez-vous. Or, en le lisant se multiplient mes perplexités
d’exégète devant, d’une part, les textes sur les femmes dans la Bible
et leur fonctionnement en ce contexte d’origine et, d’autre part, les
mêmes textes transportés dans le discours pontifical et leur
fonctionnement dans ce deuxième contexte. Les Notes de 1995 et de 1998
signées du cardinal Ratzinger ne laissent percer, elles, aucune trace
de perplexité. Au contraire, elles annoncent plutôt un mouvement de
cristallisation de la position officielle au rang de vérité révélée.
La vérification de ma lecture inquiète devra tenir compte des deux
pôles bien marqués qui définissent les contours du problème. D’un côté,
la théorie du texte et de l’interprétation qui fait place à des
exégèses différentes, issues d’herméneutiques, voire d’épistémologies,
différentes; de l’autre, l’identité d’une Église à magistère, lui-même
lecteur officiel de la communauté chrétienne et détenteur, à
l’intérieur des limites de certaines règles, du pouvoir d’imposer sa
lecture. C’est dans cette aire de manœuvre que se situera mon examen
des documents pontificaux, mené comme toute analyse de texte selon ses
lois et ses outils, incluant au premier chef la particularité de ce
corpus d’être rédigé en intertextualité constante avec le texte
biblique.
Les résultats qui seront effleurés ici à titre expérimental peuvent
surprendre. Car, de mon angle de vision, la formule de conclusion chez
Paul VI et Jean-Paul II : « L’Église ne peut se
permettre
d’ordonner
des femmes » trouve sa solution libérante. Si elle le veut et
quand
elle le voudra, bibliquement parlant l’Église le pourra.
2e
ordre — « … dans la tradition constante de l’Église… »
Le développement de cet ordre de la tradition s’appuie sur les nombreux
renvois à la pratique des apôtres et des premières Églises dans les
Actes et les épîtres. Il inclut les allusions aux ministères exercés
par les chrétiennes, les textes de Paul sur les femmes, les passages de
la lettre aux Hébreux sur le sacerdoce chrétien et, plus largement, la
conception du ministère dans le Nouveau Testament. Pour prendre la
mesure de l’argument dit de tradition, il faudrait encore considérer,
outre son volet biblique, la notion théologique de tradition et
l’information venue de l’histoire de l’Église auxquelles notre corpus
réfère peu.
« … a confié seulement aux hommes… »
À ce chapitre, le lecteur retrouve
sans surprise la question de collège masculin des Douze, de l’appel à
suivre Jésus et de l’envoi en mission qui n’auraient été adressés
qu’aux disciples mâles et, enfin, de l’absence des femmes à la Cène.
N’est jamais abordé directement, ni pour s’en prévaloir ni pour y
mettre un terme, le fait réel, dans les trois grands monothéismes
d’ailleurs, de l’éloignement des femmes des espaces sacrés et du
soupçon latent d’impureté sexuelle tous deux présents dans les textes
bibliques.
3e
ordre — « … le devoir d’être icône de son visage… »
Le vocabulaire de l’icône, de l’image et de la ressemblance, et du
visage appartient à Genèse 1, 26-27; 5, 1-3 et à sa reprise par Paul.
Le Fils réalise l’image de Dieu par excellence et « la gloire
divine
rayonne sur le visage du Christ » (2 Co 3, 18), car « ceux
que d’avance
il a connus, il les a aussi prédestinés à être conformes à l’image de
son Fils » (Rm 8, 29).
La Genèse est on ne peut plus claire au sujet de la femme créée à
l’image de Dieu au même titre que l’homme; « Dieu créa l’humain[4] à son
image, à l’image de Dieu il les créa, homme et femme il les
créa. »
Pour Paul également, le destin prévu pour nous tous d’être transfigurés
en l’image du Fils, qui est, lui, l’image par excellence de Dieu n’est
donc pas réservé qu’aux hommes. Ou bien ses lettres elles-mêmes étaient
réservées aux hommes de la communauté chrétienne. Étonnamment, il a
fallu des siècles d’hésitations théologiques et philosophiques avant
que Pères et Docteurs de l’Église n’admettent les femmes à la qualité
d’image de Dieu et selon la nature et selon la grâce. En 1952,
Pie XII
mit fin à la controverse dans un discours à peu près passé inaperçu
lors d’une audience accordée aux sages-femmes d’Italie. En 1965, dans
la Constitution conciliaire Gaudium
et Spes, aux paragraphes 12, 29,
34, il allait de soi de parler de la femme image de Dieu. Dans les
textes qui nous occupent, la femme enfin icône de Dieu ne pourrait être
celle du Fils, soit celle de l’icône par excellence du même Dieu ?
« … icône de son visage de
pasteur… » précise La
lettre aux femmes.
Derrière ce court syntagme se profilent à nouveau les nombreux passages
des évangiles, des Actes et des épîtres concernant l’appel à suivre
Jésus, l’envoi en mission, les activités au service des communautés, la
notion même de ministère chrétien et les habitudes d’interprétation qui
en excluent les femmes. Or, une révision rigoureuse de la lecture des
textes et de l’angle d’approche du matériau néotestamentaire permet
d’apercevoir les charismes de l’Esprit égarés chez les femmes, puis de
leur accorder le nom de ministère. Au témoignage du Nouveau Testament,
des femmes ont déjà porté dignement la ressemblance du Christ pasteur.
« … et de son visage d’époux de
l’Église… » Non, une femme ne peut
symboliser un époux. Elle n’est pas du bon « genre »
grammatical; elle
n’a pas le bon « genre » biologique[5] .
Donc, elle
ne peut pas
représenter le Christ-époux. Cet argument dit de convenance repose sur
la métaphore nuptiale plusieurs fois attestée dans l’Ancien et le
Nouveau Testament pour exprimer la relation de Yahvé avec Israël et du
Christ avec l’Église. Il va sans dire qu’il soulève le problème d’une
lecture littérale des métaphores et de leur application directe à des
personnes concrètes.
Plus largement encore, notre corpus enracine l’incapacité de la femme à
représenter, en situation sacramentelle, le Christ dans la
particularité historique de la masculinité biologique de Jésus.
Paul VI
a été le premier à lui accorder une valeur théologique et symbolique. «
Car le Christ lui-même fut et demeure un homme. » « […] on ne
peut
négliger ce fait que le Christ est un homme […] à moins de méconnaître
l’importance de ce symbolisme pour l’économie de la Révélation […][6]
».
Les études qui éclaireraient cette affirmation tardent encore.
En effet, c’est le mot Christ qu’emploient les citations ci-haut. Or,
le genre masculin appartient à Jésus, l’homme de Nazareth, selon le
Nouveau Testament. Mais selon la proclamation du même texte, ce Jésus
en tant que Christ a valeur universelle récapitulant en lui, l’homme et
la femme. Dans la ligne de la distinction établie par le vocabulaire
grec de ce texte pour dire « homme », Jésus est un aner (l’homme au
masculin ou l’époux dans le couple humain) et le Christ est
l’anthrôpos, l’humain aussi
bien que l’homme.
« … à travers l’exercice du
sacerdoce ministériel… » Jean-Paul II avait
déjà écrit dans Mulieris dignitatem
du 15 août 1988, no 26 : « Dans
l’Eucharistie s’exprime avant tout sacramentellement l’acte rédempteur
du Christ-époux envers l’Église-épouse. Cela devient transparent et
sans équivoque, lorsque le service sacramentel de l’Eucharistie, où le
prêtre agit "in persona Christi"
est accompli par l’homme. » Le Pape
avait maintenu la même argumentation dans Christifideles laïci du 30
décembre suivant, au no 51. Il faudrait y ajouter de nombreux passages
des Messages du Jeudi saint adressés aux prêtres où l’Eucharistie est
devenue alliance nuptiale. Ils ont en commun la même trajectoire
conceptuelle : réduction du sacerdoce ministériel à la célébration
de
l’Eucharistie, de l’Alliance nouvelle de la Cène à l’acception
d’alliance nuptiale, de la relation du Christ et de l’Église à la
métaphore de l’Époux et de l’Épouse. Cette concentration s’opère à
partir d’une autre série de textes bibliques, ceux qui concernent la
Cène, l’eucharistie des chrétiens, la nature de la Nouvelle Alliance
et, de nouveau, la métaphore nuptiale appliquée à Yahvé et au Christ
dans les deux Testaments.
Bref, quelques lignes caractéristiques de la Lettre aux femmes et de la
problématique de l’ordination reposent sur une somme impressionnante de
références bibliques en citation directe, indirecte, intégrée au texte
ou identifiée en notes. Cette trame biblique mérite d’être regardée de
plus près dans son point d’origine et, pour notre propos, dans son
point d’arrivée au terme de l’opération d’interprétation magistérielle.
J’en retiendrai deux exemples où « l’attestation claire » des
évangiles
et des épîtres comporte quelques énigmes : 1) La présence/absence
des
femmes à la Cène; 2) Éphésiens 5, 21-33 et le Christ-époux qu’une femme
ne peut représenter « sacramentellement » ou « dans
l’économie
sacramentelle ». Éphésiens 5 recevra une attention plus développée
à
cause de son importance dans ce paragraphe 11 de La lettre qui marque
une brusque retombée par rapport aux dix sections précédentes si
prometteuses dans leur réflexion sur la situation des femmes dans la
société.
2. Le poids des arguments
bibliques de
la position pontificale
Omniprésent dans les documents officiels, l’argument biblique est
certes pertinent. Il appartient à la question. Mais dans quelle mesure
et à quelles conditions est-il probant ? Son poids peut varier
d’un
passage à l’autre et il n’est surtout pas à confondre avec celui de la
normativité de la Bible elle-même. Il peut se révéler fragile comme
dans les deux cas retenus.
- L’absence des femmes à la Cène
L’Église catholique romaine place l’institution du sacrement de l’Ordre
à la dernière Cène. Or, les femmes disciples étaient absentes de la
salle haute au soir du Jeudi saint. Donc, l’ordination sacerdotale ne
leur était pas destinée. Qu’en est-il de ce syllogisme ?
Une première mise en garde : le Nouveau Testament ne s’intéresse
pas à
la nomenclature des acteurs d’un épisode à la façon de nos biographies
modernes. En Luc 24, 6-8, par exemple, deux hommes en vêtements
éblouissants se présentent aux femmes venues au tombeau au matin de
Pâque, « ces femmes qui avaient accompagné Jésus depuis la
Galilée » et
ils leur récitent ce que nous nommons les annonces solennelles de la
Passion. « Alors, elles se rappelèrent ses paroles. » Mais si
nous
remontons en 9, 22.43b et 18, 31-34, leur présence parmi les auditeurs
n’est pas mentionnée. Jésus est dit s’y adresser aux disciples et aux
Douze au chapitre 18. Or, elles y étaient, sauf à la troisième annonce,
et cet exemple nous rappelle du même coup que le mot disciple ne
désignait pas que des hommes.
Deuxième remarque : qui est entré dans la salle de la dernière
Cène ?
Je ne poserai la question qu’aux trois évangiles synoptiques, puisque
la soirée d’adieu en Jean ne comporte pas les gestes et les paroles sur
le pain et le vin, soit le récit dit de l’institution des sacrements de
l’Eucharistie et de l’Ordre.
Au stade des préparatifs, les disciples (Mt 26, 17), ses disciples (Mc
14, 12) sollicitent les instructions de Jésus pour le repas de la
Pâque. En Lc 22, 8, c’est lui qui charge Pierre et Jean de tout prévoir
pour un programme narratif très clair : faire ou manger la Pâque
« avec
mes disciples ». Et les disciples, Pierre et Jean en Luc, suivent
les
indications du Maître. L’appellation disciple recouvre encore des
hommes et des femmes.
Le soir venu, Jésus arrive avec les Douze
(Mc 14, 17), se trouve à
table avec les douze disciples
(Mt 26, 20), se met à table et les
apôtres avec lui (Lc 22, 14).
L’insistance de l’énonciation se déplace
des disciples vers les Douze, même s’il n’est pas évident à la première
lecture qu’apôtre soit synonyme de Douze. Il suffit de garder à la
mémoire pour le moment que l’acception du terme dans le Nouveau
Testament est sujette à des variations selon les différents livres et
que la qualification d’apôtre peut être appliquée à une femme déléguée
par sa communauté pour une mission d’évangélisation[7] .
Narrativement, l’arrivée des Douze avec Jésus a-t-elle signifié la
sortie simultanée ou antérieure des disciples indéterminés qui avaient
préparé la Pâque, y compris les femmes qui pouvaient faire partie du
groupe ? Aucun personnage en vêtements lumineux n’est encore venu
répondre à la curiosité de générations de lecteurs et de lectrices.
Nous sommes réduits à notre tour à deux hypothèses plausibles : ou
bien
des femmes disciples non mentionnées ont été convives de tout le repas
en toutes ses dimensions inattendues, ce que nul indice textuel ne nous
permet ni d’affirmer ni d’infirmer; ou bien les Douze sont restés seuls
avec l’hôte Jésus. Je suivrai cette piste, la plus difficile dans cette
question de la présence/absence des femmes.
Il n’y avait pas de femmes parmi les Douze, même si plusieurs d’entre
elles faisaient route avec eux dans le noyau le plus intime des
disciples de Jésus. Nous le savons par la liste de leurs noms, tous
masculins. Dans évangiles et Actes, d’autres personnes accomplissaient
exactement le même ministère que ces Douze, dont ces 72 disciples
mandatés par Jésus (Lc 10, 1-20) qui voyageaient deux par deux, donc
par couples qui rendaient possible la participation itinérante des
femmes. Même si 72 est un multiple de 12, il reste que dans le groupe
des Douze, il n’y avait pas de femmes.
Cependant, ils sont douze, ni onze, ni treize. Ce nombre les rattache à
un réseau figuratif important dans le Nouveau Testament et ses racines
vétéro-testamentaires. Lors du renouvellement de toutes choses, ils
siégeront sur douze trônes pour juger (au sens d’exercer la justice et
de régner) les douze tribus d’Israël (Mt 19, 28; Lc 22, 30). Leurs noms
seront gravés sur les douze assises de la Jérusalem céleste (Ap 21,
14.21), dans ce monde parfait aux douze portes de perle gardées par
douze anges, aux douze récoltes annuelles des fruits de l’arbre de vie.
Douze, le nombre symbolique de la totalité, de la plénitude du peuple
de Dieu (Ap7, 4; 14, 1.3 : 12 000 x 12 = 144 000 marqués du sceau
et
rachetés de la terre).
Les Douze ne sont pas à la Cène que pour eux-mêmes et ce qui les
constitue en groupe, ce ne sont pas leurs particularités individuelles
– ethnie, état de vie, métiers, différenciation sexuelle – mais la
valeur d’universalité qu’ensemble ils représentent. Auraient-ils été
les seuls convives quand le repas pascal se mue en ratification de
l’Alliance nouvelle, le pain et le vin identifiés à Jésus sont tendus,
à travers eux, à la « multitude ». Et elle comprend hommes et
femmes.
Il serait temps que Dina prenne sa place à la table parmi ses frères
des douze tribus d’Israël : le patriarche Jacob avait engendré non
pas
douze mais treize descendants.
Cela dit, la vérification de la présence/absence des femmes à ce repas
unique en réponse à la question de leur accession à l’ordination
sacerdotale me semble un problème mal posé. Cette question est beaucoup
plus largement qu’une affaire de théologie des ministères chrétiens,
qu’une théologie en mal de révision, parvenue à un moment du
développement de la Tradition où s’impose un besoin urgent de refaire
sa propre critique. La consultation des textes fondateurs devrait
commencer par une triple remise en contexte, celle des paroles dites de
l’institution d’abord, souvent théologisées hors du récit de la Cène,
puis de ce récit lui-même dans la syntagmatique des évangiles, enfin
des rapports de Jésus avec les femmes dans le récit englobant des
synoptiques. Est suggérée ici la remise en perspective de phrases si
souvent assénées hors contexte par les camps du oui et du non.
La Cène restituée à son cadre d’appartenance textuelle avait-elle pour
but l’institution des sacrements de l’Eucharistie et de l’Ordre ?
Ou
ces deux sacrements ne découlent-ils pas plutôt de la réalité propre à
la Cène et de son aménagement dans la vie concrète de l’Église ?
Elle a
été le repas qui accomplissait l’Alliance nouvelle et qui instituait sa
propre suite dans celui de l’Eucharistie qui réalise au fil du temps
l’identification des baptisés au Christ et entre eux, et l’édification
du Corps du Christ total (1 Co 10, 16-17; 11, 23-30; Ep 4, 12-13)
composé d’hommes et de femmes.
C’est la communauté qui célèbre et fait eucharistie. C’est à elle que
Paul s’adresse quand il veut rappeler sévèrement la nature du
« repas
du Seigneur » (1 Co, 11, 17-34) et non à ses ministres. Nous
n’avons
pas à en conclure que liturgie et président d’assemblées n’existaient
pas, mais à nous inquiéter du fait historique que des ministères
diversifiés à la naissance du christianisme ont été
« sacerdotalisés »,
c’est-à-dire concentrés dans la personne des prêtres et des évêques,
voire « douzifiés » dans la hiérarchie institutionnelle
clercs/laïques,
où l’exclusion des femmes du sacerdoce bloque leur accès au plein
exercice des ministères beaucoup plus que leur présence/absence à la
Cène.
Qui étaient présents à la Cène, selon la lecture la plus étroite des
textes ? Un groupe de douze hommes, Juifs, mariés, de condition
sociale
plutôt modeste; du point de vue religieux, ni rabbins, ni chefs de
synagogue, ni lévites, ni prêtres. Qui leur a succédé à travers
l’histoire ? Il ne manque à l’heure actuelle que des femmes parmi
la
foule bigarrée de leurs successeurs.
- Éphésiens 5, 21-33
La référence majeure au Christ-époux de l'Église d'où les documents
pontificaux tirent l'incapacité de la femme à le représenter
sacramentellement mérite un examen attentif et chez Paul et dans la
législation ecclésiale qui en découle. Ep 5, 21-33 fonctionne à la
manière d'une comparaison terme à terme : comme le Christ, chef de
l'Église, a aimé I'Église et en est le sauveur et le pourvoyeur, ainsi
le mari, chef de sa femme, doit l'aimer et pourvoir à ses besoins; en
contrepartie, comme l'Église envers le Christ... ainsi la femme envers
son mari.
Ce raisonnement se déroule au prix d'entorses à la comparaison établie,
la plus flagrante étant que le mari n'est pas le sauveur de son épouse
comme le Christ l'est de l'Église, et des femmes. Au prix d'une torsion
de la comparaison elle-même : les rapports du Christ et de
l'Église
sont présentés comme éclairage de ceux du mariage humain, c'est-à-dire
comme pôle le plus connu éclairant le moins connu. Or, le
« mystère »
des rapports du Christ et de l'Église (v. 32) est lui-même calqué sur
les rapports hommes-femmes du mariage de type patriarcal.
De plus, l'argumentation procède par l’homologation de deux
couples :
Christ-Église (image de celui de Yahvé-IsraëI, non énoncé ici mais
enraciné dans la tradition hébraïque de Paul) et mari-femme. Mais un
glissement s'est opéré chez Paul. L’épouse Église comprend et des
hommes et des femmes, or, il les sépare; les humains biologiquement
sexués au masculin migrent, et eux seuls, dans la colonne du Christ (et
de Yahvé). La conclusion surgit automatiquement à l'étage de
I'application concrète au mariage chrétien. La soumission revient en
apanage à la femme homologuée à l'Église (et à Israël) dans son rapport
au pôle éminemment transcendant du Christ (et de Dieu). Cela en
contradiction avec l'en-tête du v. 21 : « Vous qui craignez
le Christ,
soumettez-vous les uns aux autres. »
En effet, Ep 5, 21-33 appartient à une unité discursive bien délimitée
qui s'étend de 5, 21 à 6, 9. Elle est formée d'exhortations à trois
couples de relations : mari/femme, parents/enfants,
maîtres/esclaves.
On en retrouve un parallèle exact, quant à ces destinataires, en Col 3,
18 à 4, 1, mais sans l'équivalent du v. 21 en introduction ni la
référence à I'union du Christ et de l'Église que, par contraste, elle
met en évidence. Les traducteurs titrent souvent le passage d'Éphésiens
: « Les relations nouvelles » ou « La vie nouvelle dans
le Christ ». La
soumission mutuelle du v. 21 est nouvelle, mais le détail des
recommandations rappelle les codes domestiques en vigueur dans l'empire
romain où la soumission est à sens unique. Paul les éclaire d'ajouts du
style : « obéissez comme vous obéiriez au Seigneur »,
« parents,
commandez à vos enfants selon les conseils venus du Seigneur »,
mais de
neuf il n'y aura que les adoucissements demandés aux dominants, ce que
les stoïciens, surtout latins, avaient déjà prôné. L’abolition
« dans
le Seigneur » (si ce n’est dans le tout-puissant empire romain) de
la
catégorie dominants/dominés ne sera pas affirmée… et la soumission
demeurera le partage des dominés, femmes, enfants et esclaves.
De nombreux commentaires invoquent aussi la nouveauté de la
réciprocité dans les exhortations. Paul distribue également les
impératifs, il est vrai, mais leurs contenus, eux, ne sont pas
réciproques : soumission et crainte révérencielle chez l'épouse,
les
enfants et les esclaves contre amour, indulgence, mansuétude chez les
maris, les parents et les maîtres. Autre opinion fréquente, il n'y
aurait pas déclaration d'infériorité des femmes mais distribution de
rôles selon les sexes dans le mariage. La soumission, même noblement
acceptée, et l'amour compréhensif sont-ils des rôles, des fonctions,
des vertus spécifiques à certains humains et pas à d'autres, et
répartis selon les genres masculin et féminin ? Nouveauté il y
aurait
eu si Paul avait demandé à la femme, déjà en position sociale de
soumission, l'amour de son mari plutôt que la crainte respectueuse et
au mari, déjà en position de domination, la soumission de l'amour. Les
mœurs de l'époque rendaient-elles impossible un tel discours au
mari ?
Que Paul n’ait pu culturellement le tenir ne change pas la nature de
ses énoncés et à sa suite les Églises les ont lus, de façon littérale
et absolue, comme normes des rapports hommes-femmes. Et la nouveauté du
mariage « dans le Christ » s'en est trouvée évacuée d'Ep 5.
Pendant des siècles cette nouveauté s'est réduite à recommander aux
dominants de doser avec justice la soumission prescrite aux dominées. «
Que tout se passe dans la dignité », la dignité des encycliques
sur le
mariage. Il aura fallu attendre Jean-Paul II pour que la réflexion
théologique se porte jusqu'à la relation dominant/dominée elle-même
pour la contester. Sa lecture de Gn 3, 16 marque un tournant historique
dans la position du magistère, un tournant curieusement fort peu salué.
« Lui dominera sur toi ». « Cette « domination » désigne la perturbation et la perte de stabilité de l’égalité fondamentale que possèdent l'homme et la femme dans l'« unité des deux », et cela surtout au détriment de la femme, alors que seule l'égalité qui résulte de la dignité des deux en tant que personnes peut donner aux rapports réciproques le caractère d'une authentique « communio personarum ». Si la violation de cette égalité, qui est à la fois un don et un droit venant de Dieu Créateur lui-même, comporte un élément défavorable à la femme, par le fait même elle diminue aussi la vraie dignité de l'homme. ( ... ) La femme ne peut devenir un « objet » de « domination » et de « possession » de l'homme[8] . »
Si nous avons bien lu, ces phrases marquent la fin dudit devoir de
soumission de la femme envers son mari. Et encore mieux, la citation
suivante, même si elle reflète I'ambiguïté réelle qui persiste dans et
autour d'Ep 5 :
[...] « les femmes doivent se
soumettre à leurs maris, comme au
Seigneur; en effet, pour la femme, le mari est la tête » (cf. 5,
22-23). L’auteur (Paul) sait que cette attitude, si profondément
enracinée dans les mœurs et la tradition religieuse du temps, doit être
comprise et vécue d'une manière nouvelle, comme une « soumission
mutuelle dans la crainte du Christ » (cf. Ep 5, 21); d'autant plus
que
le mari est dit « chef » de la femme comme le Christ est chef
de
l'Église; il l'est pour « se livrer pour elle » (Ep 5, 25),
et se
livrer pour elle c'est donner jusqu'à sa vie. Mais, tandis que dans la
relation Christ-Église, la seule soumission est celle de l'Église, dans
la relation mari-femme, la soumission n'est pas unilatérale, mais bien
réciproque [9]
!
« L’auteur sait... » (et encore jusqu'à quel point des
implications
concrètes de son savoir sait-il, comme nous le démontre le corpus de
ses épîtres si riche de ses évolutions constantes ?), mais ce
n'est pas
ce qu’il dit dans l'espace de
texte cité. Ce que dit son argumentation
menée à travers l'homologation de trois catégories imbriquées :
femmes/maris, elle-même homologuée à Église/Christ; enfants/parents;
esclaves/maîtres. La soumission annoncée comme mutuelle dans la phrase
d'introduction (v. 21) ne se retrouve qu'à un des pôles des trois
catégories. La réciprocité est oubliée, même contredite par le contenu
des prescriptions à l'impératif distribuées à chacun des six pôles.
Loin d'abandonner les catégories posées ou de les corriger, elles s'y
adaptent. Paul ne dit pas ici « Rectifiez les rapports
hommes-femmes,
faites disparaître cette hiérarchie qui n’existe plus dans le Seigneur
» (Gn 3, 28). Ainsi écrivait Paul en son lieu discursif d'Ep 5;
chercher à travestir ou à exonérer sa pensée n'aiderait en rien la
cause de l'interprétation. Ainsi écrivait Jean-Paul II en son lieu
discursif de Mulieris dignitatem;
si le Pape n'y considère que le cas
des femmes et des maris, le problème du v. 21 n'en demeure pas moins.
Il faudrait pousser plus loin l'analyse de discours dans les deux
textes, ceux de Paul et de Jean-Paul II lisant Paul, et dans le
troisième, c'est-à-dire le discours magistériel qui statue à leur suite
sur la non-ordination des femmes. Il faudrait surtout que ces analyses
rendent compte du fait textuel qui régit les trois : la
comparaison «
comme... ainsi » articulée par Paul à plusieurs niveaux a sa
source
dans la métaphore de la nuptialité, qu'elle n'arrive d'ailleurs pas à
rendre correctement et c'est pourquoi elle boite. Cette métaphore
parcourt toute la Bible, de l'Ancien Testament à l'Apocalypse; elle
tente d'exprimer la relation Yahvé-IsraëI, Christ-Église en des
passages saisissants étant donné toute la distance entre Dieu et
l'humanité, des passages de grande qualité littéraire de surcroît.
Les conclusions d'Ep 5, 22-33 sur les rapports maris et femmes
reposent sur une homologation avec le rapport Christ et Église –
qualifié de grand mystère au v. 32 – sur une métaphore, que d'autres
types d'analyse nommeraient symbolique nuptiale. Où Yahvé n’est pas
affecté de différenciation sexuelle et le Christ non plus en tant que
Christ assumant l'humanité entière, hommes et femmes; le Christ n’est
pas un époux. Où ni Israël ni l'Église ne sont des personnes; l'Église
n'est pas une épouse. Dans une Bible où la relation de filiation
surclasse, et de beaucoup, celle de la nuptialité, réservée dans son
emploi à l’expression de l'intensité de l'intimité avec Dieu et de
l'engagement de ce dernier envers la créature humaine façonnée à sa
ressemblance. Dans ce livre, en effet, histoire et histoires, symboles
et ombres de concepts, promesses et accomplissement, tout aboutit à la
naissance d'un Fils en qui les humains deviendront fils et filles de
Dieu avec droit d'héritage (Gn 4, 1-7; Ep 2, 19). Sur ce fond de scène
global, dominé par le développement de la relation filiale, l'inflation
de la métaphore nuptiale dès qu'il est question d'alliance reprend de
plus justes proportions.
Le parcours descendant qui va d'un « grand mystère » à une
législation
concrète calibre la représentation sacramentelle du Christ. Il a pour
effet de poser sur les femmes, qui, elles, ne sont pas des métaphores,
une exclusion fondée sur le genre biologique et grammatical. Elle
soulève une cascade de questions, dont les femmes attendent
légitimement la réponse, sur la valeur théologique du sexe masculin de
l'homme Jésus et de celui de l'homme prêtre, sur l'identification des
chrétiens au Christ ou à l'homme Jésus, sur la communion sacramentelle
au Christ ou à Jésus, sur la notion de représentation sacramentelle.
Et nous voilà ramenés à la première page de la Genèse, à l'image de
Dieu homme et femme.
Une dernière remarque sur ce que j'ai appelé plus haut le troisième
texte, c'est-à-dire : La Lettre aux
femmes de Jean-Paul II qui est l'ici de notre lecture, texte à
travers lequel nous remontons
aux deux premiers. La métaphore nuptiale abstraite de son contexte
biblique y est transposée terme à terme sur homme et sur femme au moyen
d'Ep 5, 21-33, pour en tirer une conclusion en théologie des
ministères. Une mise en discours d'ordre métaphorique est lue et
décodée de façon littérale. Au-delà des intérêts hommes-femmes, cette
démarche nous place devant un problème plus large, celui de la lecture
des textes bibliques. Les dimensions à peine entrevues de ce problème
d'herméneutique majeur peuvent effrayer. Pourtant, son identification
courageuse et sa solution progressive pourraient ouvrir à un tel
renouvellement de la théologie et de la
vie ecclésiale.
Aux deux exemples retenus, la présence/absence des femmes à la Cène et
Ep 5, 22-33, posons maintenant la question du poids des arguments
bibliques dans la position pontificale sur l'ordination réservée aux
hommes. Une fois écartée la confusion de leur importance en tant que
textes bibliques et d'une normativité de
facto, ils se sont révélés
bien fragiles pour soutenir un refus « définitif » adressé
aux femmes,
un refus par ailleurs grevé par le poids du « genre » présent
et dans
la Bible et dans les documents du magistère. Représentatifs de la masse
de références répertoriées en première partie, pour leur part
problématiques dans leurs zones d'ombre si nombreuses, ils ne font
justement pas le poids, à mon avis. Pour un enjeu si lourd, on leur
souhaiterait un supplément d'éclairage exégétique et plus encore la
clarification de la position herméneutique du lecteur magistériel
devant le texte biblique.
3. Le poids du genre dans
l'argumentation et la conclusion
magistérielles
Un court extrait de la Lettre aux
femmes a été utilisé jusqu'ici comme
rampe d'accès aux passages bibliques invoqués. Il est temps de le
rendre à son articulation syntaxique immédiate et au contexte de son
unité discursive propre, soit LA SECTION NO 11 du
document. À
fleur-de-texte, marge à marge, il y est manifestement question de
masculin et de féminin. Relu selon les catégories du genre, comme tout
autre texte présentant ce figuratif de surface, quel éclairage en
recevons-nous du « a confié seulement aux hommes » considéré
d’abord
exclusivement dans son rapport à I'arrière-plan biblique[10] ?
Les dix sections précédentes de cette lettre adressée « aux femmes
du
monde entier », donc aux chrétiennes et aux non-chrétiennes, aux
croyantes et aux non-croyantes, ont pour titres, à partir de la
deuxième : Un merci pour ce que les femmes représentent pour
l'humanité; Les conditions héritées de l'histoire; L’égalité effective
des droits partout dans le monde; Les abus dans le domaine de la
sexualité; Persévérer dans la voie du plein respect de la dignité
féminine; Dans la création est inscrit le principe de l'aide
réciproque[11]; Le progrès de la dimension éthique; Marie, la plus
haute
expression du « génie de la femme ». Et la démarche et le
contenu
témoignent d'un acquiescement au rajustement de la place des femmes
dans la société. On y trouve même un hommage aux féministes :
Je ne puis m'empêcher de manifester mon admiration pour les femmes de bonne volonté qui se sont consacrées à la défense de la dignité de la condition féminine par la conquête de droits fondamentaux sur le plan social, économique et politique, et qui ont pris courageusement cette initiative en des temps où cet engagement de leur part était considéré comme un acte de transgression, un signe de manque de féminité, une manifestation d'exhibitionnisme, voire un péché[12] !
À plusieurs reprises, un « et dans
l'Église » s'ajoute au
rappel
d'injustices déplorées dans la société, couronné par un désaveu :
«
Mais si, dans ce domaine, on ne peut nier, surtout dans certains
contextes historiques, la responsabilité objective de nombreux fils de
l'Église, je le regrette sincèrement[13].
Les numéros 7 et 8 démontrent une heureuse intégration de certains
progrès de l'exégèse récente dans la lecture des récits de la création.
Elle était d'ailleurs perceptible à partir de Mulieris dignitatem de
1988, mais jumelée avec la même retombée abrupte dès que la discussion
aborde la question des fonctions dans l'Église. La Lettre y vient à
travers la notion de service, du service « royal » de Marie,
et titre
la section 11 : « Parmi la diversité des fonctions : le
sacerdoce
ministériel ». Du groupe des destinataires universelles du
message, de
ces « femmes du monde entier », cette section distingue les
femmes
catholiques romaines. Peut-être faudrait-il tenter d'expliquer aussi
aux non-catholiques et aux non-chrétiennes la rupture inattendue du fil
de la réflexion précédente, de son ton tout d'estime, d'admiration, de
volonté de contribuer au plein épanouissement longtemps refusé de leurs
immenses possibilités ?
Les deux derniers paragraphes de la section reprenant les
considérations théoriques sur le service et le panégyrique de l'apport
de certaines femmes remarquables dans l'histoire de l'Église, les deux
premiers[14], eux, se détachent comme une unité construite autour
de la
question du sacerdoce[15].
C'est
cette unité que nous lirons sous l'angle
du « genre » du « genré » et du
« genrant ». C'est-à-dire de ce qu'une
autorité ou une collectivité « genre » (du néologisme genrer)
en
répartissant caractéristiques, fonctions et rôles selon les genres
masculins et féminins considérés comme donné biologique à des degrés
variables.
Cette catégorisation délimite et crée ainsi le « genré ». En
parcourant
le dictionnaire français, par exemple, on découvrira rapidement dans
ses définitions et ses citations quelles sont les qualités propres aux
hommes, les vertus et les faiblesses typiquement féminines. Assimilées
avec l'apprentissage de la langue, elles deviennent à leur tour «
genrantes », c'est-à-dire critères de masculinité et de féminité
auxquels hommes et femmes apprennent à se conformer. Dans la Bible, un
Dieu proclamé comme transcendant la différenciation sexuelle n'échappe
pourtant pas au genre : il est narrativisé et figurativisé
majoritairement au moyen des qualités dites masculines, modulées
parfois par des traits d’un amour de type maternel envers ses créatures.
Première lecture: la structuration de
surface
Le premier paragraphe pose au départ une affirmation d'ordre général
sociétal : dans la perspective du service, il y a place pour une «
certaine diversité de fonctions », « sans conséquences
désavantageuses
pour la femme ». Suit une application, d'ordre spécifique, à
l'intérieur de l'Église : si le Christ « a confié seulement
aux
hommes » et non aux femmes l'exercice du sacerdoce ministériel
(diversité de fonctions), cela n'enlève rien aux femmes, comme du reste
à l'homme qui ne serait pas investi du ministère sacré, tous étant
également dotés de la dignité du sacerdoce commun enraciné dans le
baptême. Une phrase de conclusion boucle le paragraphe avec un retour
aux sociétés humaines : leurs canons de fonctionnement ne peuvent
interpréter la distinction des « rôles » dans l'Église. Seuls
y sont
aptes les critères spécifiques de l'économie sacramentelle, eux-mêmes
englobés dans les critères généraux de l'économie des signes. Du
général au particulier au général qui doit s'effacer devant les
conditions propres de la réalité Église. À cette dernière phrase, le
paragraphe se révèle construit autour de l'économie sacramentelle. «
L'économie des signes » sert de transition vers le deuxième
paragraphe.
Le premier s'ouvrait dans la ligne du service, le deuxième dans celle
de l'économie des signes « hors du domaine sacramentel ».
Affirmation
initiale suivie de sa discussion : « la féminité [. . . ] est
loin
d'être négligeable ». En effet, il y a dans la féminité de la
femme
croyante, et spécialement de la femme consacrée, « une sorte de
"prophétie" immanente, un symbolisme fortement évocateur, on pourrait
dire un "caractère iconique" prégnant ». Ce dernier « se
réalise
pleinement en Marie et exprime bien l'être même de l'Église en tant que
communauté consacrée, dans la plénitude d'un cœur "vierge"' pour être
"épouse" du Christ et "mère des croyants" ».
À travers les acteurs homologués ici, mais à des degrés différents,
apparaît la configuration du caractère iconique féminin :
femmes-Marie-Église et les figures communes de vierge-épouse-mère
prédiquées des trois. En rétro-lecture et par contraste, on
perçoit mieux dans la construction du premier paragraphe la présence du
caractère iconique masculin avec ses acteurs propres :
hommes-Christ-Dieu, et quant aux hommes et au Christ les figures de
pasteur, époux et détenteur du sacerdoce. De par « un choix libre
et
souverain du Christ, aux hommes seulement a été confié le devoir d'être
"icône" de son visage de "pasteur" et d"'époux" de l’Église […] et
selon I'économie des "signes" librement choisis par Dieu pour se rendre
présent au milieu des hommes ».
La phrase de conclusion confirme cette correspondance instaurée par
l’énonciation. Elle parle de « complémentarité "iconique" des
rôles
masculin et féminin » et la jumelle avec « deux dimensions
inséparables
de l’Église » énoncées comme « le principe "marial" et le
principe "apostolique et pétrinien" ». Nous sommes en
présence
d’une unité discursive hautement construite, coulée dans une structure
stylistique au balancement rigoureux et que déjà, à la simple surface
de la manifestation, nous pouvons schématiser ainsi :
| 1er
PARAGRAPHE Dans le domaine sacramentel Économie sacramentelle : Hommes = icônes du Christ Christ = icône de Dieu |
2e PARAGRAPHE Hors du domaine sacramentel Économie des signes : Femme = quasi-icône de Marie Marie = icône de l’Église |
| Caractère iconique masculin | Caractère iconique féminin |
| Complémentarité masculin réalisée par l’Église pétrinien |
iconique des deux
rôles + féminin en ses deux principes + marial |
Le miroir de ce schéma met en lumière la répartition constante du
masculin et du féminin. Le texte est, dans sa « texture »
même, cette
opération de classification et encore plus dans le détail de ses
phrases. Mais que dit-il des hommes et des femmes à travers cette
classification ? C'est l'observation de la catégorie du genre et
de son
maniement qui nous le dira à son tour, à travers le figuratif choisi,
son évolution sous le travail de l'énonciation et la construction des
rôles thématiques.
Deuxième lecture : la mise en
discours de la catégorie du genre
Des fonctions genrées
Selon la thèse de départ et les mots du texte, dans l'optique du
service accompli avec liberté, réciprocité, amour, il est aussi
possible d'accueillir (je lis : d'accepter, d'admettre l'existence
de)
une certaine diversité de fonctions, sans conséquences désavantageuses
pour la femme. Il sera question dans cette section 11, d'ailleurs
titrée : « Parmi la diversité des fonctions : le
sacerdoce ministériel
», d'une diversité des fonctions à l'intérieur du service. Cependant,
si la phrase précise que ce fait est sans préjudice pour la femme,
c'est que certaines fonctions ne sont dévolues ci-après qu'à l'homme,
que certaines fonctions sont genrées au masculin exclusivement. Donc,
il ne s'agira pas ici de la diversité des fonctions en général, mais de
la diversité dans leur attribution aux hommes ou aux femmes,
attribution variable légitime, poursuit le texte, dans la mesure où
elle découle des caractères de l'être masculin et féminin et non d'un
ordre arbitraire.
Répartition genrée de fonctions vues comme genrées. De soi, en effet,
la diversité des fonctions ne signifie pas inégalités entre les
personnes qui les exercent, sauf, ajoutons-nous, si les fonctions en
question sont elles-mêmes déjà hiérarchisées, comme ce sera ici le cas.
De soi aussi on s'attendrait à ce que l'attribution de la fonction
découle de sa nature et de la nature des besoins du groupe qui l'a
instituée, beaucoup plus que de la différenciation sexuelle des
exécutants et des « caractères de l'être masculin et
féminin », ces
derniers posés comme tous immédiatement évidents, universels, stables
et sans liens aux circonstances contingentes dont ils sont nés. La
première phrase de cette section est donc déjà teintée de la forte
masculinisation de l'application spécifique qu'elle annonce et énonce
en un parallélisme stylistique exact.
À l'intérieur de l'Église, si le sacerdoce ministériel a été confié
seulement aux hommes (diversité de fonctions), cela n'enlève rien au
rôle des femmes (diversité sans préjudice) ni à celui des autres
membres de l'Église, donc à des hommes, qui ne sont pas investis du
ministère sacré. La non-discrimination se justifie par l'existence de
la dignité du sacerdoce commun enraciné dans le baptême et dont tous
sont également dotés. Cette précision destinée à traduire le respect
pour tous les états de vie dans l'Église ouvre la porte à la
controverse : elle est réversible. Si le sacerdoce ministériel des
uns
n’enlève rien aux autres, il ajoute cependant un plus à ceux qui en
sont investis, car ils possèdent déjà eux aussi le sacerdoce commun. De
toute façon, les ministres ordonnés auront du mal à ne pas paraître
avantagés devant l'inconnu de ce sacerdoce commun jamais valorisé par
ailleurs[16].
Une série de figures[17]
apparentées conduit au même type de raisonnement
dont le texte s'efforce d'écarter le soupçon d'inégalité. Sur
l'arrière-fond du service,
les hommes ont reçu une fonction
exclusive,
soit I'exercice du sacerdoce ministériel, qui n’enlève rien au rôle des
femmes et au rôle des hommes
non-prêtres, car tous sont dotés de la
dignité particulière du
sacerdoce commun. Du service à la fonction, au
rôle, à la dignité. Donc les hommes ont une fonction excluant les
femmes (en tant que femmes) et certains hommes (non pas en tant
qu'hommes), mais tous néanmoins possèdent un rôle et une dignité; les
hommes « investis du ministère sacré » possèdent, eux, à la
fois rôle,
dignité et fonction.
La mesure des degrés d'inégalité exacerbe et masque parfois des enjeux
sous-jacents, comme le glissement sémantique de la fonction au rôle.
Leur définition et relation réciproque varient dans divers types de
discours, en sciences humaines par exemple. Ici une analyse plus
poussée devra les demander à leur usage particulier dans le contexte
immédiat et médiat du corpus pontifical pertinent. D'abord en vertu de
ce qui s'appelle le travail de l'énonciation sur la langue de tout
texte, puis de l'existence de parallèles dans les documents antérieurs
où l'on constate la même dichotomie. S'il est question de fonctions à
propos des hommes, les femmes se voient attribuer au nom de leur
différence : rôles, mission, idéal et, comme « vocation
profonde de
[leur] vie[18] », le don de soi aux autres dans la vie de tous les
jours.
Or, rôle, mission, idéal, voire sainteté, dans la perspective
chrétienne appartiennent aussi aux hommes baptisés. Comme celui de
l'égalité, le discours de la différence a ses impasses : au nom de
sa
différence, la femme se retrouve ainsi sans spécificité.
Peut-être pourrons-nous être éclairés un jour par la comparaison,
contenu à contenu, d'une Lettre aux
hommes, aux hommes au masculin et
non plus à I'homme universel, archétype du genre humain ? Pour le
moment, si nous continuons à nous en tenir le plus rigoureusement
possible au texte déjà reçu, la conclusion du premier paragraphe
précise que « ces distinctions de rôles (au pluriel[19]) ne doivent
pas
être interprétées à la lumière des canons de fonctionnement propres aux
sociétés humaines ». À I'application spécifique de l'énoncé
général de
départ sur la diversité des fonctions, critères spécifiques
d'interprétation. À l'intérieur de l'Église, la diversité de
fonctions « n'est pas le résultat d'un ordre
arbitraire » mais
d'un ordre théologique. Si nous verrons plus loin que cet ordre
spécifique
« découle » lui aussi « des caractères de l'être
masculin et féminin »,
le texte I'enracine d'abord fortement dans le « choix libre et
souverain » du Christ et dans les « signes librement choisis
par Dieu
pour se rendre présent au milieu des hommes ».
Plus précisément encore, les critères d'interprétation propres à la
société Église dans la diversification de ses fonctions internes sont
ceux de « l'économie sacramentelle », c'est-à-dire de
« l'économie des
signes » de la présence de Dieu et du Christ. Que seuls les hommes
soient aptes à signifier cette présence n'enlève certes rien aux hommes
non ordonnés : le sacerdoce ministériel est affaire de vocation,
d'adaptation aux conditions concrètes de la fonction et de décision des
responsables de l'institution. Quant aux femmes, exclues par la clause
« seulement aux hommes », ce qu'elles ont de par leur
rôle, et
non ce que leur enlève le sacerdoce réservé aux hommes, est renvoyé au
deuxième paragraphe. L’argumentation remonte aux caractères de l’être
masculin et féminin, aux deux pôles de la catégorie du genre, après
avoir pourtant fortement insisté sur la primauté des critères d'ordre
théologique. Or, ce qui ressort à l'analyse, c'est que ces derniers
sont eux-mêmes largement enracinés dans cette catégorie. Le premier
paragraphe est entièrement polarisé au masculin, le deuxième au
féminin. La mise en discours des acteurs, par exemple, traduit
clairement cette réalité textuelle.
Des acteurs genrés
L’application à l'intérieur de l'Église met en discours trois acteurs.
Elle nous les « donne » à travers quelques traits figuratifs
réduits en
nombre, ce qui fait ressortir l'importance de chacun. Par ordre
d'apparition, le Christ (et non Jésus ou Jésus-Christ) au visage de
pasteur et d'époux de l'Église. Dans la logique du paragraphe, les
figures de pasteur et d’époux sont des fonctions du Christ,
puisqu'elles sont représentées par celle du sacerdoce ministériel. En
analyse sémiotique greimassienne, on les identifierait plutôt comme des
rôles thématiques. La terminologie du texte prévaut, mais à ce stade de
l'étude nous ne possédons pas la clé des acceptions réciproques de
fonction et de rôle et de leur emploi au singulier ou au pluriel dans
ce texte-ci et dans son corpus tel que nous I'avons délimité au départ.
L’ambiguïté signalée plus haut doit donc demeurer pour le moment.
Toujours d'après le contexte, pasteur et époux sont des fonctions
considérées comme masculines. Pasteur admettrait facilement une
attribution à des femmes, à partir de la bien-aimée du Cantique des
Cantiques jusqu’à Phoebé de Cenchrées (Rm 16, 1), alors qu’époux par
définition n’appartient qu’au sexe masculin. Cependant, de
l'utilisation de la figure Christ-époux, privilégiée parmi tant
d'autres titres christologiques plus fondamentaux, il résulte qu’une
législation institutionnelle très concrète repose sur un énoncé
purement métaphorique. Enfin, le plan narratif articule les autres
figures actantielles de l’acteur Christ et le circonscrit comme sujet
opérateur du programme choisir et confier à.
Le second acteur : les hommes, un acteur collectif sans autre
détermination que la masculinité implicite de son nom. Il est
doublement singularisé comme pôle masculin de la catégorie du genre par
le syntagme : « seulement les hommes », à l'exclusion
des femmes.
Cependant, il ne comprend pas tous les hommes de facto,
puisque tous ne
seront pas investis du ministère sacré. S'ajoute au plan narratif une
modalité de I'ordre du devoir-être qui accordera à cet acteur, au stade
de la performance du sacerdoce ministériel, la figure d’icône du Christ.
Le troisième acteur : Dieu, et non Père, figure qu'on aurait pu
attendre dans la lignée masculine qui se dessine de l'homme au
Christ-époux. Des figures déduites de l'énoncé sur l'économie des
signes nous le présentent comme le maître, la source et
l'aboutissement aussi de cette économie, puisque les signes choisis par
lui le signifient lui « pour se
rendre présent au milieu des
hommes ».
Ces trois acteurs sont littérairement construits en interrelation à
travers les figures : icône, visage, économie sacramentelle,
économie
des signes. Situés par là en thématique de la représentation, ils sont
à tour de rôle représentés et représentant. La chaîne qui va des hommes
au Christ à Dieu connaît son propre dépassement dans la réalisation de
la présence de Dieu lui-même parmi les humains. Si les trois acteurs se
signifient l'un l'autre, c'est qu’en tant que signifiant ils disent
quelque chose du signifié. Le signifiant à la base de la chaîne est
expressément défini par son sème masculinité; il présuppose et projette
donc chez le Christ, qui ne pourrait être représenté par une femme dans
l'exercice du sacerdoce ministériel, cette masculinité. Finalement, il
la suppose en Dieu origine de la chaîne sacramentelle, de la chaîne des
représentations. Une lecture descendante – Dieu, Christ, hommes – donne
le même résultat. L’intégralité du paragraphe, de la manifestation aux
structures de surface et aux structures profondes, tient sur I'isotopie
de la masculinité et, en termes de catégorie du genre, loge au pôle de
la masculinité.
Le pôle de la féminité
« Cela n'enlève rien au rôle des femmes » que cette
affirmation du
masculin et de son appropriation du « ministère sacré », rien
à leur
rôle non, puisqu’il s'agit jusqu'ici de fonctions et que le rapport
entre les fonctions et rôles nous échappe. Mais quand on connaît la
valeur suprême accordée au sacerdoce ministériel dans
l'Église-institution, il est permis de laisser aux femmes le temps et
l'espace et l'audace d'une interrogation. « Cela n'enlève rien aux
femmes », mais, plus grave, cela les enlève de cette lignée
iconique
d'elles au Christ et à Dieu. Le champ de la christologie déborde
infiniment les deux fonctions genrées au masculin qui leur sont
refusées, cependant aucune autre fonction iconique d'aucun autre titre
christologique ne leur est offerte. Car « la "féminité" […] est
loin
d'être négligeable » enchaîne le deuxième paragraphe entièrement
situé,
lui, au pôle féminin de la catégorie du genre. Sa polarisation au
féminin est si complète qu'elle met en vive lumière par contraste la
masculinité du premier.
Une symétrie évidente aligne trois acteurs au féminin cette fois. Le
premier : la féminité, et non la femme ou les femmes d'après la
formulation employée. Figure du discours abstrait, désignation même du
pôle féminin de la catégorie du genre, la féminité est dite de valeur
non négligeable quand vécue sur le modèle de Marie et spécifiée comme
celle de la femme croyante, spécialement de la femme consacrée. Dans ce
cas, elle constitue une sorte de prophétie immanente de, un symbolisme
fortement évocateur de, un caractère iconique prégnant du sens de
l'être même de l'Église. Au rythme imprimé à la lecture, on remarque
que les figures prophétie, symbolisme et caractère iconique sont
modulées par une série de sèmes aspectuels : sorte de, immanente,
évocateur, prégnant, c'est-à-dire plein d'un sens implicite pas encore
entièrement énoncé. La féminité est entourée de conditions et de bémols
qui la situent dans une inchoativité qui ne trouve elle-même sa pleine
réalisation qu'en Marie où elle pourra vraiment signifier l'être de
l'Église.
En tant que deuxième acteur, Marie ne recevra d'ailleurs ici que ces
deux qualificatifs de modèle sublime pour la féminité et de réalisation
plénière de la nature signifiante de la féminité. Une analyse plus fine
pourrait déceler la présence des connotations non exprimées mais
portées par ce nom « sublime » dans l’univers chrétien, dont
surtout la
source évangélique de cet alliage des figures vierge-épouse-mère.
Le troisième acteur, l’Église, figure abstraite, devenue nom propre à
majuscule, d'un acteur collectif présenté en registre féminin. Le texte
l'abordera au niveau de son « être même » un être féminin, et
de son
expression en Marie, à travers une série de figures prédiquées des deux
acteurs (sauf celle de communauté propre à l’Église) : la
plénitude
d'un cœur « vierge », pour être « épouse » du
Christ et « mère »
des croyants. Les signes typographiques des guillemets attirent
l’attention sur vierge-épouse-mère sans doute pour éviter l'ambiguïté
bien présente de faire de la mère de Jésus l’épouse de son Fils.
Comme les hommes, le Christ et Dieu du premier paragraphe, la féminité,
Marie et l'Église sont construites en thématique de la représentation.
Elles sont rattachées par des figures relationnelles qui les rendent
réciproquement représentées et représentantes les unes des
autres :
modèle de, prophétie de, symbolisme, évocateur de, prégnant de,
réalisation plénière de la prégnance, expression de. La chaîne iconique
des « rôles féminins » fonctionne comme celle des rôles
masculins. La
féminité se réalise pleinement en Marie et Marie exprime, elle, l’être
même de l'Église. Dans certains membres de phrase, les trois acteurs
s’homologuent au point où on pourrait aussi écrire la séquence :
féminité, Église, Marie, ou encore : Marie, féminité, être de
l’Église.
Cependant, la dépersonnalisation des femmes au profit du concept de
féminité et, par contre, la personnalisation de l'Église sous les
traits d'une épouse rompent l'harmonie de l’enchaînement iconique. Le
choix de l'épouse parmi les autres métaphores de l’Église disponibles
dans le même corpus paulinien (Église et corps humain en tant
qu'organisme, et corps du Christ-tête, et corps du Christ total,
entre autres) illustre d'ailleurs la polarisation «
genrée » de la discussion des fonctions ministérielles. Le choix
eût
été autre qu'il aurait produit un discours autre sur les femmes et
peut-être, qui sait ? une répartition autre des fonctions.
La complémentarité iconique
La dernière phrase de l'unité discursive étudiée réunit ses volets
masculin et féminin sous le nom de « complémentarité
iconique », l'un
par rapport à l'autre et dans leur symbiose. Ainsi confirme-t-elle, par
la féminisation évidente du deuxième, la masculinisation moins
clairement manifestée du premier, des hommes au Christ et à Dieu reliés
par des rôles masculins. L’articulation de l'ensemble est dite refléter
à son tour les deux dimensions inséparables de l'Église : le
principe
apostolique et pétrinien, masculin donc, et le principe (?) marial,
féminin.
En lecture syntagmatique comme en rétro-lecture (c'est-à-dire de Dieu
et de l'Église vers les hommes et les femmes à la base des deux
gradations parallèles) se déploie sous les yeux des destinataires de la
Lettre aux femmes une unité
littéraire bien délimitée en aval (passage
à la question de la fonction) et en amont (retour à la notion de
service), d'une structuration rigoureuse dans la symétrie de ses deux
parties et dans un balancement stylistique constant. Son analyse
détaillée montrerait aisément qu'elle est « genrée » à tous
les niveaux
de texte : manifestation, structures de surface, discursivisation
et
structures profondes. La discussion de la diversité des fonctions dans
un groupe ne l'exigeait pas en elle-même. Ce règne de la catégorie du
genre relève directement de I'instance d'énonciation dans son effort de
justification d'une disparité qui est, elle, affaire de genre : la
fonction majeure, suprême dans la société Église est « confiée
seulement aux hommes ». Affaire de genre au sens où, quelles que
soient
les raisons apportées, un genre est privilégié et I'autre exclu.
La « perspective de complémentarité iconique » introduite
pour désigner
la construction textuelle offerte est une formule heureuse et
intellectuellement stimulante. Mais existe-t-elle vraiment sous la
complémentarité stylistique des volets masculin et féminin ? De
nombreux et rigoureux travaux féministes en sciences humaines ont
montré les difficultés du maniement du langage de ces premières notions
qui viennent à l'esprit quand il est question des rapports
hommes-femmes, soit égalité, différence et complémentarité. On en
reconnaît ici les pièges, car, sous une symétrie formelle prononcée,
des asymétries ont déjà commencé à poindre en première et en deuxième
lecture. Ce passage de la Lettre aux
femmes représente, en ce sens
comme en beaucoup d'autres, un cas intéressant d'analyse de texte où
une symétrie sémiotique de surface recouvre une production de
signification asymétrique.
En effet, les deux volets posés côte à côte, relus en lecture verticale
individuelle et horizontale croisée ne réalisent pas vraiment une
complémentarité iconique. Terme à terme, féminité-Marie-Église ne
correspond pas à hommes-Christ-Dieu. L'instance d'énonciation n'a
peut-être pas recherché une correspondance exacte mais, en soudant les
deux volets sous la complémentarité, elle l'annonce comme établie;
l'analyse aurait du mal à la démontrer sinon sous l'opération de
masculinisation/féminisation qui, précisément, bouscule les
équivalences.
Rôle à rôle, la disparité est encore plus accentuée. En l'absence d'une
étude plus large sur les acceptions de rôle et de fonction utilisées
dans les documents pontificaux, les quelques observations suivantes
sont proposées sous toutes réserves d'un meilleur éclairage ultérieur.
Aux hommes sont attribués les rôles de pasteur et d'époux, à la
féminité ceux de vierge, épouse et mère. Que ces rôles soient
éminemment genrés va de soi dans la ligne de la discussion ouverte sur
la diversité de fonctions qui découlerait des « caractères de
l'être
masculin et féminin ». Cependant, ils ne sont pas genrés de la
même
façon au masculin et au féminin. À la féminité, des rôles de I'ordre
biologique, mais dans la donne de la masculinité absence de la
paternité et chez l'homme et en Dieu. À la féminité, un caractère
d'évocation du « modèle sublime de Marie », une
caractéristique
d'inchoativité qui ne trouve sa réalisation qu'en une seule femme, soit
en Marie figure parfaite de l'Église. La masculinité, elle, possède en
elle-même l'état d'image du Christ pasteur et époux de l'Église, et la
possibilité de répondre au devoir d'exercice du sacerdoce ministériel
qui lui est confié. Quant à ce sacerdoce, fonction plutôt que rôle
puisqu’il illustre la déclaration préliminaire sur la diversité des
fonctions dans l'Église-institution, il apparaît hors complémentarité,
sans correspondant dans le volet féminin. Il ressort comme un excédent
dans le volet masculin, déclaré d'emblée revenir « seulement aux
hommes
». Du côté masculin, des rôles + une fonction exclusive; du côté
féminin, des rôles mais pas de fonction propre, qu’elle soit ou ne soit
pas équivalente à celle du « ministère sacré ».
De plus, ce qu'on pourrait appeler le fonctionnement iconique, soit
l'ordre de la représentation, n'est pas identique d'un volet à l'autre.
D'après la formulation des deux paragraphes, les hommes sont icônes du
visage de pasteur et d'époux de l'Église, de deux aspects du Christ
donc, deux aspects proprement masculins puisque irréproductibles par
les femmes d'après notre texte. Il faudrait prendre en compte cependant
l'évolution genrée du rôle de pasteur dans la Bible. La représentation
par les hommes s'élargit encore jusqu'au niveau divin. Les rôles de
pasteur et d'époux ne sont pas portés en Dieu, mais ce sacerdoce
ministériel masculin fait partie des signes sacramentels par lesquels «
Dieu se rend présent au milieu des humains ». La représentation
passe
donc linéairement des hommes au Christ à Dieu.
Par contre, les rôles de vierge, d'épouse et de mère empruntés à la
féminité, à sa notion définie par eux (la masculinité, elle, n'est
jamais définie), considérée comme immédiatement connaissable et connue,
ces rôles circulent entre les trois paliers du deuxième volet. C'est le
dosage de leur caractère iconique qui établit une gradation : à
l'état
d'amorce et de promesse chez la femme croyante et spécialement chez la
consacrée, de réalisation plénière en Marie, d'expression de l'être
même de l'Église, communauté consacrée, épouse du Christ et mère des
croyants. La boucle se referme et recommence le cycle avec cette Église
qui emprunte son être à la notion de féminité. Or, cette belle
construction proposée comme valorisante pour la féminité exclue de la
fonction suprême du sacerdoce ne subsiste qu’au prix de sauts
qualitatifs non critiqués; ils mènent de l'abstrait d'une notion à un
acteur collectif dont sont prédiqués des rôles individuels, à une
représentation métaphorique de l’Église choisie parmi d'autres dans le
Nouveau Testament et absolutisée comme son être même.
D'un volet à l'autre, on peut noter la même ambiguïté dans le maniement
de la métaphore. À l'Église-épouse correspond le Christ-époux : la
complémentarité logique des deux pôles de la métaphore nuptiale est
réalisée. Mais c'est la pertinence même du choix de cette métaphore qui
est contestable dans un texte qui articule des personnes,
homme-Christ-Dieu, au pôle masculin et des rôles hypostasiés,
vierge-épouse-mère, au pôle féminin. Certes, l'analyse devrait tenir
compte du fait que le texte a adopté par endroit un registre poétique,
spirituel, mystérique. Et qui déplorerait de rencontrer de la qualité
littéraire dans un document officiel ? L’enjeu immédiat demeure
plutôt
la non-réalisation de la complémentarité iconique contrairement à son
affirmation et à la symétrie multiforme des deux paragraphes.
Terme à terme, rôle à rôle, représentation à représentation, cette
complémentarité échappe par quelque élément à son intentionnalité. Ce
qui est avant tout sensible dans la comparaison des axiologies mises en
place. Les deux gradations d'image en image, qu’elles soient linéaire
ou cyclique, sont différemment valorisées dans leur point d'arrivée par
ce qu'on pourrait appeler le texte chrétien global. Malgré la position
unique de Marie et l'importance de la communion ecclésiale,
l'identification parfaite à Marie et à l'Église ne sont pas du même
ordre, ni téléologique, ni théologique, que l'identification au Christ
et à Dieu. La connotation symbolique décernée en partage à la féminité
n'est pas non plus l'équivalence du privilège réservé à la masculinité
dans la réalisation sacramentelle de la présence de Dieu chez les
humains.
Avec l'attribution du ministère sacré « seulement aux
hommes »,
l’opération de signification des réalités spirituelles est divisée et
graduée selon la catégorie du genre répartie dans des couloirs étanches
d'inégale valeur. Vraiment « cela n'enlève rien au rôle des
femmes », «
est sans conséquences désavantageuses pour la femme » et « la
féminité
est loin d’être négligeable » ? Cela n’enlève rien à
l'Église qui
réduit la collaboration des chrétiennes au triple rôle de
vierge-épouse-mère (qu’elles jouent biologiquement de toute façon) et
au reflet de son accomplissement plénier à l'extérieur
d'elle-même ?
Sous la rédaction de ces deux paragraphes de la Lettre aux femmes, je
cherche en vain le lien avec le maître-texte de l'univers biblique sur
la relation iconique. En Gn 1, 27, l'homme et la femme sont créés image
de Dieu, et non en tandem, et non selon chacun-chacune son aspect
complémentaire de celui du partenaire. La formulation laborieuse de
l'épître pontificale n'est-elle pas, elle, à l'image d'un malaise plus
profond au sujet du sacerdoce ministériel ? De deux malaises, en
fait,
dont on peut se demander lequel est le plus profond, de la
christianisation inachevée de la perception des genres ou de la
révision de la théologie des ministères ?
Pour la suite de la réflexion
À partir d'un titre qui était une interrogation, un parcours analytique
sous l'angle de la catégorie du genre a mené lectrices-lecteurs et
exégètes à une lecture attentive d'un extrait-type du corpus pontifical
sur la non-admissibilité des femmes au sacerdoce ministériel. De
l'exercice ainsi ciblé se dégagent quelques conclusions applicables à
l'ensemble de la controverse sur le sujet.
La mise en situation discursive des deux paragraphes choisis dans la
Lettre aux femmes de
Jean-Paul II en 1995 a fait apparaître
l'omniprésence du recours à la Bible dans l'argumentation. Légitimes,
attendues, les raisons bibliques retenues n’en sont pas moins des
appuis vulnérables à la critique même bienveillante. Elles relancent
surtout la question de la position du magistère devant la Bible.
L’usage fait d'Éphésiens 5, 21-33, par exemple, pose un problème
herméneutique majeur. La métaphore nuptiale, certes familière à
l'univers biblique et même appliquée à Yahvé dans sa relation à Israël,
y est transposée terme à terme sur le Christ-époux et l’Église-épouse,
à l’instar du texte paulinien d’ailleurs, puis sur le mari et sa femme
pour en tirer une conclusion en théologie des ministères. C'est-à-dire
qu'une mise en discours d'ordre métaphorique est décodée de façon
littérale et devient législation.
La démarche métaphorique de Paul justifie-t-elle l'aboutissement de
cette trajectoire ? Or, la correspondance du même Paul offre aussi
plusieurs autres métaphores de l’Église. Donc, une métaphore parmi
d’autres, fût-elle la plus sublime – et les grands mystiques la
considéraient telle, eux qui l’ont précisément empruntée pour arriver à
balbutier leur relation à Dieu – peut-elle être privilégiée au point
d’être dite exprimer « l’être même » de l’Église
vierge-épouse-mère ?
Peut-elle être présentée comme un discours direct du premier degré, un
énoncé unique, univoque et un fondement absolu de dispositions statuant
sur des destinées humaines ?
La métaphore de l’Épouse a l’avantage d’être genrée, en synergie
parfaite avec l’omniprésence de la catégorie du genre qui régit le
document et ne saurait en être décantée à partir du moment où la
fonction du sacerdoce ministériel est déclarée « confiée seulement
aux
hommes ». Ce qu’en ce siècle il faut justifier face à la promotion
des
femmes au statut de personnes. C’est la tâche postérieure de l’analyse
d’évaluer les raisons tirées de la Bible, de la tradition chrétienne et
de la non-convenance symbolique. Soutiennent-elles ce qu’elles
maintiennent ?
Quant aux passages bibliques abordés, ils ont été traités honnêtement
selon le comment de leur matérialité textuelle et non selon le pourquoi
des motivations du législateur. Cependant, comme dans tous les textes,
ce qu’ils disent passe dans la manière de le dire. Et le résultat de la
manière adoptée révèle dans les distinctions de genre un poids de
signification plus marquant que la valeur proprement biblique des
arguments. Le renversement ne s'explique pas par une déviation des
priorités chez l’énonciateur mais par la mise en lumière, dans
l'étalement du texte, de la faiblesse de l'argument scripturaire. La
Bible elle-même est fortement genrée au masculin; sa lecture
traditionnelle de même. Le discours magistériel produit à partir des
deux précédents donne par addition un résultat tout naturellement genré
au masculin et baignant dans la sérénité d'habitudes séculaires. Or, il
ne ressemble guère à ce que la Bible a de plus fondamental que le cadre
socio-anthropologique de son époque de rédaction. Ainsi, malgré la
symétrie littéraire et argumentative de sa présentation, la «
complémentarité iconique » des pôles masculin et féminin exposée à
la
section 11 de la Lettre aux femmes
ne répond plus à la parité iconique
de Gn 1, 27 : « à l'image de Dieu il créa l'humain, mâle et
femelle il
les créa » et à l'identification au Fils icône de Dieu par
excellence
promise aux baptisés et baptisées
en 2 Co 3, 18; 4, 4.6; Rm 8, 9; Col
3, 10; He 1, 3.
Si la catégorie du genre fait apparaître des faits discursifs non
repérés avant les travaux des féministes, quand tout texte au masculin
était considéré comme neutre et universel, l'éclairage obtenu par son
repérage ne dispense d'une opération herméneutique consécutive ni
l'exégèse biblique ni la réflexion magistérielle ni l'acte de lecture
en général. La distribution des caractéristiques et des espaces du
féminin et du masculin dans une société donnée, fût-elle biblique, ne
participe pas des vérités éternelles. L’attitude envers les femmes dans
la Bible est antérieure à l'Alliance du Sinaï et n'a pas été revue à sa
lumière, pas plus qu'à celle de la Nouvelle Alliance, dont on n'a pas,
à mon avis, encore vraiment pris toute la mesure en cette matière.
Cette opération inclut l'établissement et l'éclairage critique de
plusieurs balises indispensables. En tête de liste, le genre lui-même à
retirer de l'ordre de l'évidence première, de la définition
essentialiste et naturiste où le déterminisme biologique n’est pas
distingué de la construction sociale. Sexe anatomique, sexuation par le
groupe des genres masculin et féminin, sexuation des rôles et des
activités, sexage ou appropriation des femmes dans les domaines de la
famille, du travail et des Églises, activité sexuelle, préférences
sexuelles ne sont pas des équivalences. Nous devons aux féministes ces
précieuses avancées dans la réflexion systématique et la création
d'instruments inédits, et maintenant éprouvés, pour les analyser.
Une seconde balise provient des sciences du langage et du texte. Bible
et documents magistériels sont des textes, comme d'ailleurs la prise de
parole institutionnelle. Or, les mécanismes de la signification
n’empruntent pas les mêmes parcours dans les récits bibliques factuels
ou mythiques, les développements métaphoriques, le langage prophétique,
la réflexion sapientielle, l'élaboration de notions et de pré-concepts.
La production de théologoumènes à partir de cette diversité connue en
typologie des discours ne saurait procéder par déduction directe, sous
peine de sauts herméneutiques périlleux et d'entorses au sens. Le péril
majeur menace moins la disputatio
théologique, toujours mouvante par
définition, que l'état de l'Église quand le nouvel énoncé se retrouve
inséré dans le droit canon, avec sanction pénale. C'est le cas du «
récent enseignement sur la doctrine sur l'ordination sacerdotale
exclusivement réservée aux hommes[20]
». Quiconque ne lui
accorderait pas
un assentiment ferme et définitif « ne serait plus en pleine
communion
avec l'Église catholique[21]
».
Il a manqué à l'histoire de la cause des femmes l'épisode de la vision
de Joppé (Ac 10, 9-16) accordée au bénéfice des animaux enfermés depuis
le déluge dans la discrimination pureté/impureté alimentaire et
sacrificielle, et à celui des Gentils coupés pour les mêmes raisons des
relations avec les Juifs. À quand l'arrivée au stade d'intelligence des
réalités chrétiennes qui invitera Dina, sœur des douze fils de Jacob, à
la table de la Cène ?
Annexe
Lettre du Pape aux femmes
(extrait)
Le l0 juillet 1995
La Documentation catholique, 6
et 20 août 1995, no 2121, p. 721.
11. Dans cette perspective de « service » – qui exprime la
véritable «
royauté » de l’être humain, s'il est accompli avec liberté,
réciprocité
et amour –, il est aussi possible d’accueillir une certaine diversité
de fonctions, sans conséquences désavantageuses pour la femme,
dans la
mesure où cette diversité n'est pas le résultat d'un ordre arbitraire,
mais découle des caractères de l'être masculin et féminin. C'est une
affirmation qui a aussi une application spécifique à I'intérieur de
l'Église. Si le Christ – par un choix libre et souverain, bien attesté
dans l'Évangile et dans la tradition constante de l'Église – a confié
seulement aux hommes le devoir d'être « icône » de son visage
de «
pasteur » et d' « époux » de l'Église à travers
l'exercice du sacerdoce
ministériel, cela n'enlève rien au rôle des femmes, comme du reste à
celui des autres membres de l'Église qui ne sont pas investis du
ministère sacré, étant cependant tous également dotés de la dignité
particulière du « sacerdoce
commun » enraciné dans le
baptême. En
effet, ces distinctions de rôles ne doivent pas être interprétées à la
lumière des canons de fonctionnement propres aux sociétés humaines,
mais selon les critères spécifiques de l'économie sacramentelle,
c'est-à-dire de l'économie des « signes » librement choisis
par Dieu, pour se
rendre
présent au milieu des hommes.
En outre, précisément dans la ligne de cette économie des signes, même
hors du domaine sacramentel, la « féminité », vécue sur le
modèle
sublime de Marie, est loin d'être négligeable. En effet, il y a dans la
« féminité » de la femme croyante, et spécialement de la
femme «
consacrée », une sorte de « prophétie » immanente (cf.
Mulieris
dignitatem, 29), un symbolisme fortement évocateur, on pourrait
dire un
« caractère iconique » prégnant, qui se réalise pleinement en
Marie et
qui exprime bien l'être même de l'Église en tant que communauté
consacrée, dans la plénitude d'un cœur « vierge », pour être
« épouse »
du Christ et « mère »
des croyants. Dans cette perspective de
complémentarité « iconique » des rôles masculin et féminin,
deux
dimensions inséparables de l'Église sont davantage mises en
lumière :
le principe « marial » et le principe « apostolique et
pétrinien » (cf.
Ibid., 27).
NOTES
Site du Réseau Femmes et Ministères
- www.femmes-ministeres.org
Consulté
le