
Il me semble que faire une analyse du développement de mon ministère
en tant que prêtre anglican se traduit moins sur le plan de l’évolution
que sur celui de l’appropriation d’une foi crédible.
L’appel au sacerdoce ?
J’ai résisté fortement à l’appel au sacerdoce. Cet appel venait d’abord
et avant tout de Joachim Fricker, communément appelé Jo, prêtre à la
cathédrale anglicane de Hamilton, en Ontario. Je suis arrivée à la
cathédrale en 1980, non pas pour y pratiquer la religion, mais plutôt
pour y chanter. Je travaillais à un mémoire en anthropologie culturelle
à l’Université McMaster, et l’idée de chanter dans une chorale
m’attirait comme nouveau passe-temps. Éduquée au relativisme culturel
séculariste, j’essayais de faire comprendre au prêtre et aux choristes
que j’étudiais la religion, mais que je n’en pratiquais pas, même si
j’allais chanter tous les dimanches à la messe. On m’a suggéré de
suivre une préparation pour la confirmation, ce que j’ai fait. Mais
j’avais le sentiment que l’animateur ne comprenait pas le scepticisme
de mes questionnements. Par contre, Jo m’accordait toujours du temps
pour lui poser des questions, et il me répondait par une autre
question. Lorsque je lui disais : « Je ne peux pas dire le Credo (Je
crois en Dieu) ! », Jo me répondait : « Ne t’en fais pas. Laisse les
autres le dire. »
Je ne connaissais rien de l’Église anglicane du Canada. Je n’étais pas
au courant du fait que, depuis 1976, cette Église avait autorisé
l’ordination des femmes au diaconat et au sacerdoce, et en principe, à
l’épiscopat, mais Jo le savait. Je lui disais que je voulais devenir
médecin parce que je me voyais comme une « guérisseuse ». Après trois
années d’écoute, Jo m’a posé une question qui m’a fait rire : « As-tu
déjà pensé au sacerdoce ? » Devant ma réaction, Jo me conseille
simplement : « Laisse l’idée mijoter… » L’année suivante, le même
scénario se reproduit. Je ne progressais pas dans mon projet d’avenir
en médecine. Voyant que je résistais toujours à sa demande, Jo
intervint en disant : « Tu devrais prendre une décision bientôt. Tu
gaspilles ta vie ! » Ce jour-là, j’ai accédé à sa demande.
Alors, je suis arrivée au séminaire, encore sceptique (prête à partir
!), mais décentrée. Je n’avais aucune idée pourquoi j’y étais allée,
sauf pour cette confiance que je faisais à Jo. J’y ai découvert toute
une tradition intellectuelle philosophique dont je ne connaissais rien.
J’ai plongé dans l’apprivoisement de cette tradition intellectuelle.
Durant ma dernière année, j’ai travaillé Thomas d’Aquin, et je peux
dire qu’au moins mes questions épistémologiques y trouvaient une
valorisation. J’ai suivi toute la formation au sacerdoce anglican.
Depuis, je me suis rendu compte qu’il y manquait une chose importante :
une attention portée à la vie spirituelle. En 1986, j’ai été ordonnée
diacre, et en 1987, prêtre. Encore très sceptique, et perplexe aussi,
je me demande comment il se fait que je sois devenue représentante
d’une tradition religieuse dont je doutais grandement. Comme beaucoup
de femmes ordonnées, j’ai vécu le cauchemar de me retrouver tout à fait
nue lors de mon ordination, soit d’être habillée curieusement, comme le
père Noël, par exemple… Vêtue selon cette tradition ecclésiastique, je
ne me reconnaissais pas.
Mon immersion aux relations raciales
En 1988, deux ans en tant que prêtre collaborateur (collaboratrice ?),
j’ai été appelée à desservir une paroisse biraciale à Tulsa, Oklahoma.
Tulsa, du moins en ce temps-là, était une ville où existait encore la
ségrégation. L’église épiscopale St. Aidan se trouve dans le quartier
nord de la ville, quartier historiquement noir. Alors, j’ai commencé un
ministère pastoral qui était aussi une immersion aux relations raciales
aux États-Unis. J’écoutais les histoires de mes vieux paroissiens, de
leurs parents et grands-parents en esclavage. Grâce à eux, j’ai
découvert ce qu’était le coeur de l’Évangile : entendre et croire que «
Tu es un enfant bien-aimé de Dieu » devant tout ce que les Blancs
peuvent faire pour te déshumaniser. À la veille de mon retour au
Canada, et à mon arrivée au Québec, un collègue afro-américain baptiste
m’avait demandé de faire une prédication devant une assemblée de toutes
les églises du quartier. Je n’ai jamais été aussi nerveuse avant de
faire une prédication. Je l’ai intitulée If you’re looking for God, you’re looking
for trouble ! (Si vous cherchez Dieu, vous cherchez les
problèmes !) Au début, l’assemblée est restée silencieuse. Mauvais
signe !
Mais, ce sermon m’a changée. J’ai témoigné de la conscientisation de
mon propre racisme systémique… que je suis une raciste en
rétablissement. Et à la fin du sermon, la chorale a chanté, à ma
demande, le grand chant des esclaves Wade
on in the water. God’s gonna trouble the water (Entre dans la
piscine et Dieu agitera l’eau) (Jn 5, 4). L’assemblée répond « Preach on sista ! » (Vas-y ma
soeur !).
Je n’avais aucune idée, à ce moment-là, que j’allais exécuter ce chant
moi-même, lorsqu’en arrivant au Québec, je dus faire face à
l’ébranlement de mon mariage. Mon cheminement spirituel s’est alors
ouvert sur ma propre pauvreté, sur ma propre histoire de victimisation,
et sur une nouvelle connaissance de l’amour de Dieu pour moi. Grâce à
une accompagnatrice spirituelle ignacienne, j’ai pu entendre et croire,
pour la première fois et personnellement, dans mon histoire et dans mon
manque d’estime de soi, que j’étais une fille bien-aimée de Dieu. Une
nouvelle conscientisation de ma condition s’est établie grâce à ma
participation à un groupe des douze étapes pour les dépendances
affectives. Une conversion affective profonde s’est révélée. Entourée
de femmes qui cherchaient, en dehors du discours chrétien, à exprimer
leur transformation et leur guérison, je commençais à être
reconnaissante de cette formation en théologie. Je voyais la grâce de
Dieu à l’oeuvre, en elles et en moi.
À l’intérieur de cette conversion, je vivais, en méditation, ma propre
mort spirituelle, la mort de la personne pour qui je m’étais prise,
maintenant morte, en sépulture en Jésus. Pourtant, la croix ne me
disait rien. Je ne savais pas encore que j’étais en bonne compagnie.
En 1998, je me suis inscrite à des études de troisième cycle à la
Faculté de théologie de l’Université de Montréal. C’était pour moi une
immersion en milieu francophone. Grâce à cette immersion, j’ai été
appelée à diriger le Centre Unitas dans un temps très difficile, mais
aussi libérateur. Mais c’était aussi une façon de poursuivre mes études
sur Julienne de Norwich, anachorète, mystique et théologienne anglaise
du XIVe siècle. Mes préoccupations de poursuivre l’appropriation d’une
foi crédible et d’une vocation bien intériorisée m’ont menée vers une
étude du salut, et du point de vue des victimes, des personnes qui
vivent les effets des sources systémiques, vers une étude du péché
conçue non plus comme l’orgueil, mais plutôt comme la honte, la haine
de soi. Chez Julienne, j’ai trouvé une amman qui voulait communiquer au
monde sa vision de Jésus comme miroir vrai de notre condition opprimée,
et de notre appel à l’union en son humanité florissante en nous. Jésus,
comme miroir de l’amour du Dieu, la Mère trinitaire ; la croix de Jésus
comme lieu d’accouchement gracieux de notre humanité. Mon appropriation
continue.
Maintenant, je me trouve dans un ministère dynamique auprès des
francophones catholiques à Sorel-Tracy, au Québec. Une ancienne
paroisse anglicane où il n’y a plus d’anglophones, la communauté de foi
de Christ Church, à Sorel, est maintenant en renouveau. En tant que
nouvelle communauté oecuménique francophone, nous créons les normes,
les pratiques spirituelles. Nous discernons, en collaboration avec
d’autres organismes communautaires, quels sont les besoins de la
communauté où nous pouvons accompagner les personnes en difficulté.
Nous essayons de trouver quelle est la mission de Dieu, et non pas la
mission d’une confession ecclésiastique comme telle, en contexte local.
C’est pourquoi j’ai représenté l’Église anglicane du Canada à Belem, au
Brésil, l’hiver dernier, au Forum mondial de théologie et de
libération. Reste à voir comment l’Esprit guidera les activités de
notre café Christ Church dans les voies de la libération.
Révérende Dre Holly Ratcliffe
Site du Réseau Femmes et Ministères
- www.femmes-ministeres.org
Consulté
le