Le Père général de la Compagnie de Jésus, Adolfo Nicolàs, a profité de
la commémoration des 400 ans de l’arrivée des Jésuites au Canada, à
Port-Royal en Nouvelle-Écosse, pour visiter les deux Provinces jésuites
du Canada à la fin juillet 2011. Cette présence du Père général était
d’autant plus significative que les Jésuites amorçaient aussi des
démarches de discernement communautaire pour préciser leur avenir. Bien
que les processus des deux Provinces soient différents, les questions
de collaboration sont incontournables dans chaque contexte : la
collaboration entre les instances du Canada anglais et français, mais
aussi la collaboration avec les non-jésuites.
Le passage de
« notre » mission à la mission de Dieu
La conférence principale du Père Nicolàs a situé ces discernements
collectifs dans une continuité historique mais en nous interpellant sur
le sens, pour aujourd’hui, de la mission « universelle » afin
que ce qualificatif garde sa force prophétique. Il a rappelé que la
mission à laquelle nous participions toutes et tous est celle de Dieu
et qu’il n’y a pas de limites que nous pouvons lui imposer. L’Esprit
souffle où il veut et il faut discerner qui sont les meilleures
personnes, jésuites ou non-jésuites, pour répondre à la mission dans
laquelle nous nous engageons et pour occuper les fonctions de leadership. Cette compréhension de
l’ « universalité » de la mission appelle à un
détachement, à une « expropriation » (ce n’est plus
« notre » mission), pour une plus grande disponibilité à la
collaboration.
En rappelant la présence et le rôle des « donnés » (Jean de
La Lande et René Goupil) il y a 400 ans, le Père Nicolás a inscrit nos
expériences actuelles de collaboration dans une pratique fondatrice. Il
a insisté sur le fait que cette collaboration radicale, à laquelle les
Jésuites et leurs collaborateurs sont appelés depuis le début, implique
le partage de la responsabilité, du pouvoir et du contrôle de la
mission.
L’expérience de
collaboration au Centre
justice et foi
La grande liberté des propos du Père Général et sa grande humilité ont
été pour moi très dynamisant alors que s’amorce une cinquième année à
la direction du Centre justice et foi (CJF), œuvre majeure des Jésuites
au Québec. La grande confiance qu’il a exprimée dans l’apport des
collaboratrices et des collaborateurs à la mission de Dieu a été
ressentie comme une confirmation de mon expérience d’engagement depuis
plus de quinze années avec la Compagnie de Jésus.
Ses propos ont été reçus comme un encouragement pour le projet du CJF
pour lequel les Jésuites ont toujours placé la collaboration avec les
autres, croyants comme non-croyants, comme un élément essentiel pour
mener à bien sa mission. C’est d’ailleurs grâce à un engagement avec
des femmes que l’un des 4 axes principaux du CJF est devenu la
condition des femmes. C’est aussi par un travail commun, croyants et
non-croyants, que la revue Relations
a trouvé le ton adéquat pour aborder les enjeux de justice sociale et
de transcendance dans une société québécoise très sécularisée.
C’est à la faveur de ce contexte que s’est aussi réalisé le passage à
une direction laïque et femme du Centre
justice et foi en 2007, une première dans l’histoire de l’œuvre
même si deux femmes avaient déjà été directrices de la revue Relations (Gisèle Turcot et Carolyn
Sharp). Un passage qui semble bien accepté autant chez les
Jésuites du Québec qu’au plan international.
La clef de cette réussite réside beaucoup dans l’importance qui a été
accordée à des rapports de confiance, de transparence et au travail en
égalité par les Jésuites avec qui j’ai eu à collaborer au fil des
années et ceux avec qui je travaille encore aujourd’hui. Car au-delà du
leadership que la direction
peut et doit apporter à une œuvre, c’est la possibilité de comprendre
et de partager le vécu de la Compagnie de Jésus qui permet à une équipe
laïque de bien réaliser la responsabilité qui lui est confiée.
C’est aussi au sein d’un engagement commun sur une base régulière que
nous pouvons nous influencer mutuellement, jésuites et non-jésuites, et
que nous pouvons influencer la vie de la Compagnie. C’est en se
rencontrant sur le sens de la mission que nous partageons que la
collaboration transforme nos parcours individuels et collectifs. Comme
il n’y a pas de Jésuites actuellement au sein de l’équipe du CJF, les
instances de la Province auxquels nous participons permettent de
maintenir cette interaction vivante.
La collaboration
avec les femmes
Il y a évidemment, dans les œuvres jésuites comme dans l’Église, un
grand nombre de femmes qui collaborent à la mission. Pour plusieurs
collaboratrices catholiques de notre Province et de d’autres Provinces
que j’ai côtoyées, la Compagnie de Jésus nous offre des lieux
irremplaçables pour vivre notre foi dans un climat de respect, de
confiance et dans la valorisation de notre vocation de baptisées. La
Compagnie nous donne la liberté pour réfléchir et dépasser les
limites institutionnelles inacceptables que nous vivons dans notre
Église.
D’ailleurs, le décret sur
la situation des femmes à la 34e Congrégation générale de la
Compagnie de Jésus (1995)1 a été le résultat de ce travail ensemble et
le témoignage des déplacements que des Jésuites ont fait au contact des
femmes. Ce décret remarquable a profondément touché celles qui
travaillent avec les Jésuites par sa sincérité et par son courage. Les
deux extraits du décret que nous reprenons ci-dessous témoignent d’une
reconnaissance de notre réalité et d’un engagement de solidarité que la
Congrégation générale a voulu exprimer.
Mais nous le savons toutes, les acquis qui touchent la reconnaissance
des femmes et de leurs réalités sont fragiles. Nous voyons des reculs
évidents dans bien des pays, dont le Canada. Dans l’Église, depuis
1995, nous assistons à une régression de tous les efforts qui avaient
été faits depuis Vatican II sur la place des femmes en Église. Nous
savons aussi le refus et l’intransigeance de la hiérarchie face aux
revendications des femmes.
Dans ce contexte de recléricalisation et de restauration que nous
vivons, il est encore plus important que les Jésuites acceptent de
continuer à vivre cette tension entre la fidélité à l’Église et la
capacité de lire les signes des temps, dont celui de l’expérience des
femmes. Il est essentiel que nous puissions compter sur une parole
courageuse de leur part en ce qui a trait à la situation des femmes,
particulièrement dans l’Église.
C’est ce que nous avons rappelé au Père général et aux Jésuites de
notre Province lors de ces rencontres de la fin juillet 2011. Mais nous
le savons, l’audace de la Compagnie sur ces questions dépendra toujours
de la persévérance des femmes et de leurs alliés qui croient à la
valeur de cette collaboration. Elle dépendra aussi de notre vigilance
constante pour que les structures de pouvoir, qui sont encore très
patriarcales dans l’Église catholique, n’affaiblissent pas cette
volonté de faire justice et de travailler dans une pleine égalité
homme/femme au cœur de la mission.
Conclusion
Depuis déjà plusieurs décennies, les Jésuites, comme une partie
significative de l’Église québécoise, ont fait le choix de se situer
dans une présence davantage de proximité que d’autorité. D’ailleurs
plusieurs visiteurs jésuites étrangers, dont les deux derniers Pères
généraux, ont constaté l’originalité de cette expérience au sein de la
Compagnie de Jésus et l’ouverture exceptionnelle qui était faite aux
laïcs dans la vie de cette Province.
Le processus de discernement que les Jésuites du Québec ont amorcé cet
été entre eux doit se poursuivre avec les collaborateurs et les
collaboratrices dans les prochains mois. J’ai personnellement la
conviction que l’avenir de cette Province jésuite réside dans une
compréhension de son identité façonnée à la fois par l’apport des
communautés jésuites, des œuvres portées avec des laïcs et des
expériences diverses de collaboration qui permettent de répondre à la
mission qui nous est confiée.
La collaboration que nous expérimentons dans les œuvres jésuites au
Québec me semble un élément incontournable pour être crédible et
audible dans la société québécoise. Bien que ce soit une expérience
fragile, elle me semble avoir le potentiel pour devenir une source
d’espérance pour les croyantes et les croyants de l’Église du Québec
qui œuvrent avec courage et ténacité pour que l’esprit de Vatican II
continue à souffler et à inspirer notre façon de faire Église.
Si nous prenons au sérieux le fait que la promotion de la justice
constitue une exigence absolue du service de la foi, cela doit nous
amener à répondre à la mission de Dieu qui nous est confiée dans le
respect profond de la dignité des personnes appelées à y contribuer. Le
fait d’arriver à le mettre en œuvre dans nos milieux n’est certainement
pas suffisant pour changer les dynamiques de pouvoir dans l’Église.
Mais elle est la nourriture essentielle pour que nous ayons le courage
de continuer à mener les luttes nécessaires par rapport aux structures
de pouvoir et aux structures patriarcales.
Le 3 octobre 2011
Site du Réseau Femmes et Ministères
- www.femmes-ministeres.org
Consulté
le