J’avoue me sentir davantage proche de Marie depuis
que je la contemple en tant que fiancée à Joseph, comme le notent les
évangiles de Matthieu et de Luc. Marie, non pas une petite fille
isolée, une fiancée frileusement fidèle, mais une femme engagée
et libre, en alliance de confiance avec l’autre, le différent. Marie
qui conjugue en elle les deux pôles de l’humanité créée à l’image de
Dieu. Marie, contemplative et active. Marie chez elle et Marie sur la
route. Marie qui ne comprend pas et Marie qui finit par prendre chez
elle… Femme non pas résignée à tout subir mais femme qui voit clair et
qui pousse à agir.
On a trop souvent séparé, dans la théologie et partant dans la
spiritualité, Marie de Joseph, on les a isolés l’une de l’autre,
isolant par le fait même l’un de l’autre les deux pôles d’une même
humanité. À quoi et à qui cela a-t-il bien pu servir?
Marie-fiancée-à-Joseph, c’est ainsi que je la nomme et que je l’aime!
Cette Marie est chez elle, bien « groundée », quand elle
entend un appel
pour le moins inusité. Une parole toute neuve vient la troubler
certes, mais elle ne se laisse pas envahir par la peur, elle ne
court pas consulter les grands-prêtres, elle cherche plutôt le
sens de la parole entendue pour donner une réponse bien à elle et en
assumer les conséquences.
Enceinte, Marie ne se cloître pas, elle se rend en toute hâte chez sa
cousine Élisabeth. La rencontre des deux femmes, en présence d’un
Zacharie devenu muet et sorti du Temple, fonde la première
cellule d’Église et c’est dans la maison. Tressaillant, l’enfant plongé
dans les eaux de la vieille Élisabeth est baptisé dans le Souffle de
Dieu. Plus tard, sur les bords du Jourdain, il cherchera par tous les
moyens à entraîner dans ce nouveau baptême, enregistré dans sa mémoire
de chair, ses propres disciples.
Le chant de Marie, dans la maison de Zacharie, n’a rien d’une femme
timide, repliée sur elle-même; elle exulte et voit large, elle
interprète la présence de Dieu en termes d’action, de bouleversements
profonds. C’est à elle que Syméon, lors de la présentation de Jésus au
Temple, ose parler de souffrances à venir comme d’une épée qui
transperce le cœur. Mère comme toutes les autres mères, elle est femme
comme toutes les autres femmes, elle est capable d’en prendre, comme on
dit! Elle va découvrir à ses dépens et en demeurant debout ce que
signifie accepter de mettre au monde jusqu’au bout.
Car à peine le fils a-t-il douze ans qu’amené au Temple il y reste.
Marie et Joseph ne le trouvent déjà plus parmi les parents et les
connaissances et doivent rebrousser chemin. Apercevant leur fils au
Temple, au milieu des docteurs, et, encore sous le coup de l’angoisse,
Marie lui demande pourquoi il leur a fait cela. Quand Jésus répond
qu’il doit être maintenant aux choses de son Père, Marie et Joseph ne
comprennent pas ce qu’il veut dire! Il faudra toute la vie pour
comprendre, car les deux partagent la foi de leurs ancêtres. Ils
confessent que Dieu est « comme » un Père, mais de là à
saisir qu’il est
leur Père pour vrai, il y a la différence d’un monde! Ils auront, comme
tous les autres, à accueillir de Jésus cet inédit et, pour cela,
devenir ses disciples. Pour le moment, Marie, elle, rumine tout
cela dans son cœur.
Plus tard, en effet, nous voyons Marie, n’ayant rien d’une femme
résignée, chercher à voir Jésus et se tenir en dehors du cercle de
Jésus avec les gens de sa famille pour s’entendre dire, par des
porte-parole, que la famille de son fils est désormais plus large que
celle des parents et des connaissances, qu’elle est constituée de ceux
et de celles qui écoutent la Parole de Dieu et la mettent en pratique!
Marie avait pourtant fait cela! Mais elle ne comprenait pas encore que,
né de Dieu, Jésus avait une famille élargie aux dimensions du monde. De
quoi engendrer à nouveau dans les déchirures du cœur! C’est peut-être
seulement debout au pied de la croix, selon la version de saint Jean,
que Marie a fini par saisir et accepter qu’avec Jésus elle devait, dans
la personne du disciple Jean, adopter tous ses frères et sœurs. Être
disciple avant de devenir apôtre.
J’aime retrouver Marie à Cana, présente à la noce où Jésus aussi
est invité avec ses disciples. C’est elle qui sent que la joie des
débuts de noces est épuisée et qui dit les « vraies
affaires ». C’est
elle qui fait pression pour que Jésus agisse, que l’heure est venue de
laisser naître enfin ce qu’il porte en lui. Elle joue très bien le rôle
de « mener dehors » attribué au berger, d’où vient le mot
« e-ducere=éducation ». Combien de femmes, comme Marie, se
rendent compte
de ce qui se passe et osent dire tout haut, par exemple, qu’un enfant
n’a plus de «fun» à jouer au hockey, qu’un couple n’a plus de plaisir à
vivre ensemble, qu’une célébration tourne à vide… et forcent les gens
concernés à faire quelque chose, à accoucher d’eux-mêmes, à
mettre du leur! Marie fait cela, elle tient à ce que Jésus agisse non
pas en changeant l’eau en vin comme par magie mais en demandant aux
servants, sommés par elle de faire ce qu’il dirait, de remplir les
urnes qui servent à la routine du culte afin qu’elles servent désormais
à retrouver la joie de vivre. C’est tellement meilleur la vie quand on
en retrouve le plaisir perdu! Faire ce que nous appelons un
miracle, n’est-ce pas tout faire ensemble pour que les choses marchent
comme elles sont censées marcher: que la vie soit en bonne santé pour
tous et toutes, que les relations soient réussies! Jésus ne nous
a-t-il pas dit que nous ferions des choses plus grandes que celles
qu’il a faites avec le même Souffle! Marie, femme clairvoyante et
entreprenante, forte et décidée, pousse à faire de ces miracles!
Quand je contemple Marie-fiancée-à-Joseph, j’ai le sentiment que nous
vivons les conséquences de l’avoir isolée chez elle ou de l’avoir
oubliée dans le cénacle d’avant la Pentecôte et d’avoir aussi
enfermé Joseph, impuissant, dans un atelier! De les avoir ainsi
rendus inaccessibles, fades et très peu humains. Je réalise que
certaines nouvelles fondations, tout comme une bonne part de notre
Église, ressemblent au groupe des disciples d’avant la
Pentecôte! Verrouillés par peur d’être exclus, développant la dévotion
à une Marie isolée, soumise et tranquille, insistant sur le fait
qu’elle est la « sainte vierge » alors qu’elle est aussi toute autre.
J’espère encore le grand coup de vent du Souffle qui fait sortir dehors
en toute hâte avec Marie et qui provoque ces rencontres qui font
exulter les institutions comme tous les autres corps de ce que les
humains portent de Dieu dans leur ventre! C’est là que commence
l’avenir. Il me semble urgent non pas de développer une passion pour
Dieu ni pour Jésus, ce qui peut devenir dangereux selon les images
qu’on s’en fait, mais d’épouser avec Marie, avec Jésus et tant d’autres
hommes et femmes qui nous ont précédés, la passion de Dieu pour notre
monde, notre univers! Il me semble que l’évangile n’a pas encore
donné toute sa force révolutionnaire, celle qu’a proclamée Marie.
N’est-ce pas l’espérance de beaucoup de femmes, et d’hommes aussi, qui
s’engagent, non pas passivement pour une consolation passagère,
mais activement pour une véritable délivrance!
Je fais miens ces tout derniers mots d’un livre de Christian Arnsperger
qui parle de « l’urgente nécessité » que nous sommes nombreux
à ressentir : « celle de refonder notre système économique et
politique ainsi que
nos communautés de vie, en essayant de ‘guérir’ nos existences en
profondeur ». (Éthique de l’existence post-capitaliste, p. 310).
Et pour
cela, nous dit-il, devenir des « entrepreneurs relationnels ».
Quitter nos fausses sécurités et multiplier des alliances de confiance
sans jamais nous posséder l’un l’autre ni nous fusionner l’un dans
l’autre, n’est-ce pas ce qui est attendu de nous pour que le Souffle de
vie féconde nos terres desséchées ou celles qui sont en friche en
vue de l’avenir? Il nous revient de tisser résolument des liens, de
bâtir des ponts entre toutes les différences, qu’elles soient
politiques, religieuses, culturelles etc. pour avoir droit à la Parole
vive. Ni ce que nous croyons devenu stérile comme l’était Élisabeth, ni
ce que nous pensons encore vierge comme l’était Marie, ne sont vraiment
obstacles à la Parole créatrice, car rien n’est impossible à l’Amour! À
moins que nos différences ne continuent à s’ériger en murs entre nous
au lieu de devenir des lieux d’alliance pour un même combat.
J’aime Marie fiancée à Joseph, disciple et apôtre.
Rita Gagné, osu
Fontenelle, Québec
Novembre 2010
Site du Réseau Femmes et Ministères
- www.femmes-ministeres.org
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