
Situons-nous clairement. En abordant la
question des femmes dans la mission ecclésiale, il est important de
rappeler que la Mission de l’Église
est
une. Saint Jean la définit ainsi : « Rassembler dans l’unité, les
enfants de Dieu dispersés »[1]
.
La mission de l’Église est une et
cette mission est celle de tous les baptisés. Elle est la même pour
tous et toutes. C’est dire qu’il n’y a pas une mission ecclésiale pour
les hommes et une autre pour les femmes. Baptisés, femmes et hommes,
tous et toutes, sont ensemble responsables « d’annoncer la Bonne
nouvelle à toutes les nations et de faire des disciples »[2] .
De fait, l’Église repose sur la commune responsabilité des chrétiens et
des chrétiennes selon la diversité des ministères. Voilà pourquoi, nous
parlons de la femme dans la mission de
l’Église
et non de la mission de la femme dans l’Église.
L’Église du Québec
Comment parler de la femme dans la
mission de l’Église catholique du Québec en 2004, sans d’abord dire un
mot de la situation même de l’Église,
aujourd’hui
? Dans les quarante dernières années, la réalité ecclésiale a beaucoup
changé au Québec. Noussommes passés rapidement d’une Église de la
chrétienté et majoritaire à une Église de la minorité. Le Québec
chrétien
d’avant les années soixante n’existe plus. L’Église a beaucoup perdu de
son influence et de sa crédibilité. Dans une société de plus en plus
sécularisée et pluraliste, l’Église catholique d’ici est confrontée à
de multiples confessions religieuses et à de nombreuses sectes sans
parler de la profonde influence du Nouvel Âge d’une part et, d’autre
part, des idéologies néo-libérales qui prônent les valeurs économiques
: argent, consommation, bénéfices, etc. lesquelles ont peu à voir avec
les valeurs évangéliques.
Pour un grand nombre, la foi a été
relayée au plan de la vie privée. Aujourd’hui, à peu près partout, les
églises sont vides, à peine 10% des baptisés se retrouvent
occasionnellement aux célébrations liturgiques. L’effondrement
vertigineux des effectifs,clercs et religieux, est aussi un signe
indiscutable de la «crise» qui secoue toute l’Église québécoise. La
survie de l’Église catholique au Québec semble compromise à moins
qu’elle consente à des changements profonds. Elle doit chercher de
nouvelles façons«d’être et de faire Église». À l’exemple des premières
communautés chrétiennes, ne lui faudrait-il pas ré-inventer une façon
encore inédite d’annoncer la Bonne Nouvelle dans un monde de plus en
plus hostile et qui pourtant cherche, sans contredit, un équilibre
spirituel.
La situation de la femme
dans l’Église québécoise
Parler de la situation des femmes dans
l’Église d’aujourd’hui n’est pas facile. C’est une question délicate,
quelque peu piégée, malgré sa pertinence pour la vitalité de l’Église
aujourd’hui. Soulignons seulement que c’est à partir de leur situation,
qu’avec perspicacité et lucidité, des femmes engagées en Église
questionnent l’Institution ecclésiale. Poser la question de la place
des femmes dans l’Église peut laisser entendre qu’elles n’en ont pas,
ou qu’elles devraient avoir une place particulière ou encore, qu’on ne
leur reconnaît pas toute leur place mais uniquement celle qu’on veut
bien leur assigner. Mais pourquoi n’auraient-elles pas, comme femmes,
baptisées et croyantes, en principe et en droit, en toute égalité, leur
place, pleine et entière, tout comme les hommes, dans la Communauté des
disciples de Jésus-Christ ? Poser cette question, c’est soulever
des
problèmes de fond dont la résolution dans des perspectives novatrices
et évangéliques se bute trop souvent à des positions arrêtées, voire
« définitivement réglées ».
Je n’aborderai pas ces questions de façon
théorique. Mieux vaut chercher à saisir de l’intérieur ce que le vécu
pastoral de ces femmes dit à l’Église d’aujourd’hui et montrer comment
graduellement des femmes d’ici ont pris au sérieux la mission de
l’Église; comment elles se sont rendues nécessaires, indispensables
même, dans l’Église du Québec; comment elles ont patiemment travaillé à
l’amélioration de leur situation et à la reconnaissance de leurs
ministères dans l’Église.
Partager ce que mon expérience de vingt
ans au service de l’Église du Québec m’a donné de vivre, de comprendre,
de questionner, voire de revendiquer en regard de l’engagement des
femmes dans la mission de l’Église m’apparaît une approche révélatrice
de la situation actuelle des femmes oeuvrant en pastorale.
À l’occasion, je ferai référence au
travail du Réseau « Femmes et Ministères » qui, depuis plus
de 20 ans,
scrute cette question sous l’angle des divers ministères assumés par
les femmes au sein de la communauté chrétienne.
C’est dans une perspective d’ouverture et
avec un regard de femme, que je traiterai de ces questions,
c’est-à-dire dans une « vision du monde (...) qui honore les
valeurs
féminines et les considère aussi utiles que les priorités masculines
pour les initiatives humaines et la prise de décision. »[3]
En première partie, je développerai les
points suivants :
En deuxième partie, j’expliciterai
quelques points d’ancrage de nature à soutenir l’engagement des femmes
dans la mission de l’Église et à leur permettre de durer dans cette
mission avec joie et espérance, dans la fidélité à l’Esprit qui
« fait
toutes choses nouvelles »[5]
Première
partie
1. LE CONTEXTE SOCIO-ECCLÉSIAL QUI A
FAVORISÉ L’ÉMERGENCE DES FEMMES EN PASTORALE DANS L’ÉGLISE DU QUÉBEC
L’accès des femmes en pastorale, à partir
des années soixante, s’inscrit dans lesnombreux développements qui ont
marqué l’évolution rapide de la société et de l’Église du Québec. Ce
qui se passe dans la société civile se répercute dans la société
ecclésiale et vive versa. Il y a là un parallélisme incontournable à
évoquer quand on réfléchit à la promotion de la femme. Je retiens trois
facteurs déterminants :
Évoquons très rapidement l’apport
considérable des congrégations religieuses féminines dans l’histoire du
Québec. Ces milliers de femmes dynamiques et inventives ont oeuvré dans
le monde de l’éducation, dans le soin des malades et assuré de nombreux
services d’action sociale. De la fondation du pays jusqu’en 1960, elles
ont dirigé, avec un art et une compétence remarquables, les
institutions d’envergure qu’elles avaient érigées, maintenues et
développées tout au long des siècles. Mais, voilà qu’avec la
« Révolution tranquille » qu’a connue le Québec dans les
années 60, un
changement radical s’est produit. L’État, au nom d’une certaine
conception de la démocratie, décidait alors d’assurer lui-même les
services essentiels à tous les citoyens du Québec. Pour ce faire, il
développa un vaste réseau d’institutions publiques aux plans éducatif,
culturel, sanitaire, social. Sur cette lancée entreprenante de l’État
québécois, les communautés religieuses féminines qui, jusqu’alors
avaient, particulièrement dans le monde francophone, érigé, maintenu et
dirigé écoles, collèges, hôpitaux se départissent graduellement de
leurs oeuvres. Le rôle de l’État s’affirme, s’impose même... Celui du
monde pastoral et ecclésial se transforme. La sécularisation si rapide
et si globale qu’a vécue le Québec en vingt ans, aura suscité de
profonds changements de mentalités, voire de visions du monde et de
l’Église.
C’est dans un contexte social de grands
bouleversements que l’Église du Québec, appauvrie, dépouillée, en
quelque sorte, de ses repères traditionnels, de ses « pouvoirs,
j’allais dire politiques » sur la société québécoise, amorce avec
vigueur, enthousiasme et audace, le « renouveau de l’Église »
demandé
par Vatican II. Dans l’affirmation d’une Église, Peuple de Dieu, les
Pasteurs font de plus en plus appel aux laïques. De nombreuses femmes y
décèleront de nouveaux lieux d’engagement. Avec le temps, elles vont
contribuer à la transformation du visage du « personnel
pastoral ».
Dès la fin du XIXe siècle, le mouvement
des femmes du Québec fut, et demeure encore aujourd’hui, un phénomène
culturel dynamique et de grande importance. Il trouveses racines dans
une longue histoire de libération. À ce chapitre aussi, des femmes
remarquables ont ouvert le chemin : Marie Gérin-Lajoie, Caroline
Béique, Idola St-Jean. D’autres ont suivi : Thérèse Casgrain, Madeleine
Parent, Simone Monet-Chartrand, Françoise David, Micheline Dumont, pour
n’en nommer que quelques-unes. Ce mouvement a eu une grande influence
dans l’amélioration de la situation des femmes dans la société
québécoise, pour l’obtention du droit de vote, pour le droit aux études
supérieures et à un statut légal adapté à la vie moderne.
Aujourd’hui encore et sans relâche, le
mouvement des femmes poursuit son travail pour l’accès à l’égalité
homme/femme :
Aux plans politique, social, familial des
gains ont été réalisés, mais il reste encore beaucoup à faire. Car, il
faut le reconnaître, les avancées des femmes vers l’amélioration de
leurs conditions de vie sont, dans tous les domaines, lentes, précaires
et fragiles. Rien n’est jamais définitivement acquis !
Dans l’église comme dans la société
civile, tout, ou presque tout, est conçu sur le mode masculin. Le temps
n’est-il pas venu pour que les femmes y mettent davantage leur marque ?
Indiscutablement, le mouvement féministe québécois a influencé le monde
de la pastorale. Les femmes, de plus en plus nombreuses dans le service
ecclésial ont, elles aussi, à partir de leur vécu pastoral et de leur
conception d’une Église pour le monde d’aujourd’hui, posé des questions
relatives à :
Elles ont ressenti le besoin de
travailler ensemble, de renforcer leurs solidarités. C’est dans ce
contexte socio-ecclésial qu’en 1982, une vingtaine de femmes, oeuvrant
en pastorale dans plusieurs diocèses du Québec, ont jeté les bases d’un
regroupement dans le but de partager leurs expériences et de poursuivre
une recherche commune sur le rôle des femmes dans la mission de
l’Église. Depuis plus de vingt ans, le Réseau « FEMMES ET
MINISTÈRES » se
veut « un lieu de solidarité et de parole, un lieu de
ressourcement et
de célébration, un lieu d’élaboration d’une pensée commune, un lieu de
concertation en vue d’une prise de parole collective» pour les femmes
soucieuses d’une nouvelle façon « d’être et de faire Église ».
Voilà, rapidement esquissés, les trois
principaux facteurs qui ont favorisé l’engagement de nombreuses femmes
dans la mission de l’Église du Québec depuis plus de vingt ans.
Demandons nous maintenant :
2. POURQUOI DES FEMMES S’ENGAGENT À
MOYEN OU LONG TERME ET POURSUIVENT, AUJOURD’HUI, LEUR ENGAGEMENT AU
SERVICE DE LA MISSION DE L’ÉGLISE ?
Un des plus beaux fruits du Concile
Vatican II n’a-t-il pas été d’avoir largement contribué à la prise de
conscience progressive de la mission et de la vocation de tous les
baptisés ? Cette prise de conscience s’est accompagnée de l’affirmation
que l’Église est « l’affaire de tous et de toutes ». Plus, Vatican II a
donné aux femmes une « nouvelle image » d’elles-mêmes; il a
réaffirmé
leur dignité comme personnes et « filles de Dieu ». Dans la
foulée
immédiate du renouveau suscité par le Concile, quelques laïques,
majoritairement des femmes, ont accédé à des responsabilités dans
l’Église. Elles ont assumé des tâches et des fonctions indispensables à
l’édification de la communauté ecclésiale et à la réalisation de sa
mission évangélique. En effet, déjà au cours des années 60-70, quelques
femmes laïques se voyaient confier des ministères autrefois
exclusivement réservés aux clercs. Elles mirent ainsi mis à profit
leurs charismes propres, leurs talents et leurs compétences pour
participer à l’action missionnaire de l’Église.
Cependant, c’est à partir des années
quatre-vingt, que l’Église du Québec a connu une émergence massive des
femmes en pastorale. Plusieurs motifs sont évoqués par ces femmes pour
justifier leur choix à travailler en pastorale, entres autres : leur
foi chrétienne, le service des autres, le désir de contribuer au
renouveau et à l’évolution del’Église.[6]
Toutefois, ce n’est pas seulement en
vertu de leur foi et au nom de leur baptême que ces femmes justifient
leur engagement pastoral. C’est aussi parce qu’elles se découvrent une
« vocation nouvelle », un appel à être, d’une façon particulière, au
service de l’Église.[7]
Envoyées en mission, mandatées par
leur évêque respectif, ces femmes ne veulent pas se limiter à
l’exercice d’une fonction au sein de l’Église. Au cœur de
leurengagement pastoral, elles ont identifié un chemin de
« consécration à l’Église », un chemin de profondeur qui
n’est pas que
terrain d’action. La conjugaison d’un « envoi en mission » et
d’une « vocation » permet, me semble-t-il, de parler de
véritables ministères
en regard des services pastoraux assumés par ces femmes.
Soulignons un autre constat. Si la
pénurie de prêtres a été l’origine de la transformation du personnel
pastoral des communautés ecclésiales et d’une situation nouvelle dans
l’Église québécoise, il ne faut pas négliger un autre facteur, qui
entre aussi en ligne de compte dans les motivations de ces femmes, à
savoir : la mise en question du modèle
clérical et du
monopole ministériel des prêtres. Dans les faits, depuis
plusieurs années, les clercs ne sont plus les seuls à assumer des
responsabilités pastorales dans l’Église du Québec. Un grand nombre de
laïques y ont accédé sans pour autant voir leurs ministères entièrement
reconnus. L’Église a changé, son personnel pastoral s’est modifié, mais
il y a encore des changements qui s’imposent.
Jusqu’à ces dernières années, des femmes
mandatées par leur évêque pour le service de la mission de l’Église du
Québec se retrouvaient, en plus grand nombre que maintenant, dans
toutes les sphères de l’activité pastorale :
Ces nombreux ministères, assumés par des
femmes laïques, sont un FAIT D’ÉGLISE[8]
indéniable, voire un FAIT THÉOLOGIQUE,[9]
qui n’est pas sans questionner la structure même de l’institution
ecclésiale, son fonctionnement, sa façon de gouverner.
Deux recherches réalisées par le Réseau « Femmes et
Ministères » rendent compte de ces réalités : « Les Soutanes roses »[10]
et « Voix de femmes,
Voies de
passage ».[11]
Contribuer à l’évolution de l’institution
ecclésiale au niveau de ses structures de gouvernement et d’animation
et poursuivre la réflexion en fonction de l’accès des femmes à toutes
les responsabilités ministérielles demeurent une préoccupation
constante des théologiennes et des femmes engagées en Église. C’est
aussi, pour plusieurs d’entre elles, un motif stimulant de poursuivre
leur travail à l’intérieur même de l’institution.
3. L’APPORT SIGNIFICATIF
DES FEMMES ENGAGÉES EN PASTORALE.
Dans une Église où les ministres
ordonnés sont encore exclusivement des hommes, la
présence de nombreuses femmes en pastorale, constitue un enrichissement
certain de la vie ecclésiale. Ces femmes donnent un nouveau visage à
l’Église, ellessuscitent un nouvel élan vers la réalisation d’une
Église-communion. Par leur souci de la vie sous toutes ses formes, par
leur manière d’être, par leur expérience de foi ancrée dans un vécu de
mères et d’éducatrices, elles apportent une autre parole, un autre
regard, une autre façon de vivre la mission ecclésiale, somme toute,
une manière autre « d’être et de faire Église ». Toutes les
dimensions
pastorales d’accueil, de convivialité, d’écoute et d’attention aux
personnes, d’une façon toute spéciale aux personnes pauvres, démunies,
marginalisées, exclues, y gagnent !
Fortes d’expériences de toutes sortes,
plusieurs de ces femmes manifestent une grande liberté d’action, de
pensée et de prise de parole. Les anciennes comme les nouvelles venues
dans le monde de la pastorale ont beaucoup à inventer pour ne pas se
laisser absorber par « l’ancien et presque unique modèle
clérical » qui
apparaît, aux yeux des plus sensibilisées, peu susceptible de répondre
efficacement aux impératifs de la mission de l’Église d’aujourd’hui.
Cependant, le danger de « cléricalisation des laïcs » est
toujours là.
Plusieurs s’y glissent facilement, inconsciemment, peut-être, alors que
d’autres ont un réel désir de « faire Église autrement ».
Elles
questionnent certaines approches pastorales et prennent courageusement
une distance avec la façon traditionnelle, encore trop imbue d’une
culture patriarcale, de répondre à la mission. Elles font preuve de
patience et de vigilance. Mais, souvent leur patience est à bout !
Elles réagissent au fil du quotidien,
prennent position et suggèrent des alternatives en vue de la mise en
place d’un véritable partenariat,
hommes-femmes, clercs-laïques.
Partenariat qui repose sur une égale
dignité et responsabilité de l’homme et de la femmedans la mission de
l’Église. Un partenariat qui exige des attitudes et des relations de
réciprocité, d’égalité et non de complémentarité, et encore moins, de
dominant-dominé.Beaucoup d’efforts ont été faits dans l’Église du
Québec pour y parvenir. De nombreuses démarches de réflexion et
d’animation sur le thème du partenariat[12]
, ont été vécues par un grand
nombre d’agentes et d’agents pastoraux, clercs et laïques. Faire la
promotion du partenariat menace l’ordre patriarcal et fait monter des
résistances... C’est dire que la route du partenariat hommes et femmes
en Église, qui vise la mise en place d’une Église
de
disciples égaux, demeure difficile, pleine d’embûches et
de résistances de toutes natures. En dépit de tout, il importe de
tenir, d’aller de l’avant ! L’avenir de l’Église en dépend !
La plupart des femmes sont conscientes de
l’importance et de la fécondité du travail
d’équipe
et préconisent une gestion participative, un pouvoir non hiérarchique,
partagé en toute égalité avec les clercs. Avec réalisme et lucidité,
elles résistent aux obstacles et demandent de participer aux prises de
décisions pastorales. Elles réclament aussi les marges de manoeuvre
nécessaires, --- comprenons le pouvoir requis,--- pour accomplir leurs
tâches pastorales et répondre jusqu’au bout des responsabilités qui
leur sont confiées. Si, aujourd’hui encore, quelques femmes sont
présentes dans des lieux où s’élaborent des orientations et se
définissent des priorités pastorales tels que : conseil de l’évêque,
comité des nominations, conseil diocésain de pastorale, il n’en demeure
pas moins que, dans le concret de la vie, dans la pratique pastorale
quotidienne, elles ont toujours un « statut de
subalternes » et demeurent soumises à la supervision des
clercs car elles n’ont pas
un réel accès aux prises de décisions. Il y a un grand décalage entre
ce que les femmes font et assument dans l’Église et la reconnaissance
qu’elles en ont. On peut même dire que les femmes font l’Église en très
grande partie mais elles n’ont pas de place dans le « visage
officiel
de l’Église ».
Pourtant, elles sont plus nombreuses que
les hommes à fréquenter les églises. Mandatées par leur évêque ou
bénévoles, elles sont aussi plus nombreuses que les hommes à servir
généreusement la communauté ecclésiale. Comment justifier, aujourd’hui
encore, qu’elles doivent rester, parce
que femmes,
à l’écart des prises de décisions et des ministères ordonnés, même des
ministères institués ? Avec persévérance et créativité, elles
doivent
continuer de travailler à la mise en place d’une véritable et effective
coresponsabilité dans la
prise en charge
des divers projets pastoraux. Mais que de chemin encore pour y
arriver ! La culture cléricale est forte, dominante et lente à
s’ouvrir à un
réel partage du pouvoir avec les laïques, encore plus avec des
femmes !
En prendre conscience, c’est commencer à vouloir changer des choses...
Pour assurer le mieux possible leurs
responsabilités pastorales avec compétence, un grand nombre de ces
femmes se sont donné une solide formation
théologique.
On ne dira jamais assez avec quel courage et sens de l’organisation, la
plupart d’entre elles ont su conjuguer les exigences familiales, le
service ecclésial et la poursuite d’études universitaires dont elles
ont, en général, assumé les frais de scolarité. Un grand nombre
détiennent un baccalauréat en théologie ou en études pastorales,
plusieurs une maîtrise ou un doctorat en théologie. Elles n’hésitent
pas non plus à s’inscrire aux sessions de formation continue offertes
par les centres diocésains pour des mises à jour relatives aux
nouvelles approches pastorales et catéchétiques ainsi qu’aux différents
aspects d’un leadership pastoral de participation. Jusqu’à maintenant,
malgré leur compétence théologique et pastorale, malgré leurs
indispensables services à la communauté, ces femmes demeurent exclues
du « leadership pastoral officiel ».
Ces femmes, pour la plupart, sont moins
intéressées à s’investir dans une pastorale de soutien que motivées,
dans une optique missionnaire, à aller vers les gens, à les rejoindre
là où ils sont afin de les aider à découvrir les valeurs évangéliques
qu’ils vivent, souvent sans savoir les nommer. Cependant, ce
« faire
Église autrement », qu’implique la dimension missionnaire de
l’Église,
appelle de nouvelles approches pastorales. Vaste chantier que celui-là
et qui n’en est qu’à ses débuts ![13]
Il faut se réjouir des efforts
que plusieurs diocèses font actuellement pour revivifier les processus
d’éducation à la vie chrétienne, tant pour les adultes que pour les
jeunes. Là encore, ce sont en grande majorité les femmes qui s’y
engagent !
Il faudrait parler longuement de l’apport
spécifique des théologiennes du Québec. Notons simplement que plusieurs
enseignent dans les facultés de théologie et sont parties prenantes des
grands débats qui alimentent la réflexion théologique et pastorale.
Elles proposent des pistes nouvelles en exégèse, en ecclésiologie comme
en théologie des ministères. Leur accorder davantage d’attention
serait, sans contredit, enrichissant pour l’Église ! De nombreuses
publications[14] témoignent
de leur travail.
4. LES AVANCÉES ET LES
RECULS QUI ONT MARQUÉ, JUSQU’À MAINTENANT, LE CHEMINEMENT PASTORAL DES
FEMMES.
Des pas importants ont été réalisés dans
l’Église du Québec depuis les années 80. Rappelons-en quelques-uns. En 1982,
les évêques du Québec mettaient sur pied le réseau des
Répondantes diocésaines pour la condition de la femme
dans la société et dans l’Église. Heureuse initiative qui manifestait
concrètement la volonté de nos pasteurs de se mettre à l’écoute du vécu
des femmes et de leur apporter support et encouragement dans
l’amélioration de leur situation dans l’Institution ecclésiale et dans
le monde. En mars 1986,
l’Assemblée des
évêques du Québec tenait, avec la participation de nombreuses femmes,
une session d’étude sur « Le mouvement des femmes et
l’Église ».
L’objectif de cette rencontre était : «d’approfondir la réflexion sur
la condition des femmes dans l’Église, à travers une expérience de
partenariat, et de proposer des actions concrètes à mettre en œuvre
afin de faire un pas vers l’égalité des femmes et des hommes dans
l’Église». Les évêques reconnaissaient ouvertement que « le défi
essentiel que pose le mouvement des femmes est, de toute évidence, la
transformation des rapports hommes-femmes, autant dans l’Église que
dans la société ».[15]
Somme toute, on en était à la
recherche d’un équilibre des rapports.
Un élan des plus prometteurs était alors
donné qui irait croissant jusqu’en 1995.
Il s’est fait beaucoup de travail pour implanter le langage inclusif[16] ,
pour lutter contrer la violence envers les femmes[17]
, pour sensibiliser au
partenariat dans l’Église[18]
.
Comment ne pas souligner la
collaboration particulièrement dynamique et courageuse, voire
audacieuse, de plusieurs évêques d’ici pour la reconnaissance de la
place des femmes et du bien-fondé de leurs ministères pastoraux dans
l’Église québécoise ? Pendant cette même période, les importantes
études du Comité épiscopal des ministères relatives à de
« nouvelles
pratiques ministérielles », contribuaient à soutenir l’engagement
et à
confirmer la « vocation ministérielle » des laïques engagés
en Église.
Toutes les questions d’alors n’ont pas toutes trouvé réponse. C’est
pourquoi, aujourd’hui encore, la réflexion doit se poursuivre,
s’intensifier même.
Cependant, depuis quelques années, les
évêques du Québec, eux qui, lors des synodes à Rome en 1971
et 1986, n’avaient pas
manqué les
occasions de parler de la place des femmes dans l’Église[19] ,
sont devenus plus silencieux. Nous le regrettons. Nous voulons voir
dans leur silence, une façon de préserver ou de ne pas compromettre les
acquis réalisés par les femmes dans leur participation à la mission de
l’Église d’ici.
Même si, sur le terrain, ces femmes
peuvent individuellement compter sur l’appui de leurs pasteurs et de
plusieurs prêtres, dans les faits, en raison du contexte ecclésial
actuel, les avancées des femmes, engagées en Église, sont beaucoup plus
lentes aujourd’hui, et donnent souvent l’impression de reculs, de
piétinements qui ne sont pas sans amoindrir les espoirs et questionner
l’avenir. Et ce silence prudent de nos pasteurs se manifeste, à l’égard
des groupes de femmes engagées en Église, par un support moins
explicite et un dialogue moins ouvert. Et pour cause !
Plusieurs documents romains émis depuis
les années 90 :
ont largement brimé les attentes des
femmes et ébranlé leurs motivations en regard de leur service pastoral.
Elles ont aussi, nous semble-t-il, freiné l’enthousiasme et l’ouverture
de nos Pasteurs pour la « reconnaissance officielle » des
ministères
assumés par des laïques, très majoritairement des femmes.
Depuis, graduellement, les ouvertures
entrevues par les femmes dans l’institution ecclésiale québécoise se
referment. Sans tarder, la réaffirmation du monopole ministériel des
prêtres se fait explicitement fait sentir. On en prendra comme
illustration la réorganisation actuelle des paroisses en
« méga-paroisses », regroupement de plusieurs paroisses sous
l’autorité
quasi exclusive des prêtres. Quel critère préside à l’établissement
d’une telle paroisse ? La disponibilité du prêtre ou l’existence d’une
communauté ? Question importante qu’on ne peut pas ne pas
considérer.
La politique de fusion des paroisses axée sur le nombre de prêtres
disponibles, tient-elle compte du noyau dur des petites ou moyennes
communautés paroissiales et du sentiment d’appartenance des baptisés à
ces communautés ? De plus, ne remet-elle pas subtilement en
question les
fonctions de coordonnatrices ou de responsables de paroisse assumées
par des laïques, surtout des femmes, depuis plusieurs années, dans le
contexte privilégié d’une Église qui se voulait communionnelle,
missionnaire et tout entière ministérielle ? A-t-on raison d’y
voir une
stratégie à court terme, une stratégie de « colmatage » en
quelque sorte?[20]
En agissant ainsi, ne repousse-t-on pas à
demain un problème d’aujourd’hui plutôt que de profiter de la situation
actuelle de manque de prêtres pour mettre en place des stratégies
de renouveau pour l’animation des communautés en
responsabilisant davantage les baptisés dans la prise en charge de
leurs communautés ecclésiales? Qu’adviendra-t-il de l’animation des
communautés chrétiennes dans cinq ans où la pénurie de prêtres sera
encore plus grande qu’aujourd’hui ? Il nous semble que les choix
actuels nous maintiennent dans une situation précaire, qui ne porte pas
de promesses pour l’avenir ou si peu ! Est-ce par manque de
créativité,
d’invention, d’audace apostolique ? Serait-ce à cause d’une
ecclésiologie et d’une théologie des ministères qui tardent à se
renouveler ? Ou encore, en raison d’une interprétation étroite et
rigide du droit canonique ? Que fait-on de la vie qui devance
toujours
les lois et remet en question certaines structures ? Ce sont
autant de
questions que se posent de nombreusesfemmes engagées en Église et
soucieuses de l’épanouissement et de la vitalité de communautés
chrétiennes à dimension humaine.
Dans le contexte ecclésial actuel qui
marque, aux yeux d’un grand nombre, un retour en arrière par rapport à
Vatican II et qui remet en question des expériencespastorales qui
s’étaient avérées heureuses dans plusieurs Églises diocésaines du
Québec, il devient de plus en plus difficile pour des femmes, qui
consacrent temps et énergies au service de la mission de l’Église, de
garder élan et espérance. D’autant plus, que jusqu’à maintenant, le
statut des laïques en pastorale est toujours un « statut
de suppléance ». Dès qu’un clerc est disponible, il
prend la place de ces laïques « supplétifs », qui pourtant
assumaient
leurs ministères de façon satisfaisante. D’ailleurs, pour de multiples
raisons, leur nombre de cesse de diminuer depuis 1998[21]
.
Qualifier en termes de « suppléance »
les
ministères assumés aujourd’hui par les laïques est, pour le moins,
significatif de la réticence des responsables de l’Église à reconnaître
la « diversité des charismes des baptisés qui les mettent en état
d’accomplir des ministères pour bâtir le Corps du Christ », comme
l’affirme Paul dans l’Épître aux Éphésiens.[22]
N’est-on pas justifié de
questionner une certaine pratique du pouvoir[23]
dans l’Église, la théologie des
ministères et l’ecclésiologie qui la justifient ?
Depuis plusieurs années, plusieurs
facteurs se conjuguent et font que la vie est de plus en plus difficile
pour les femmes engagées en Église :
Un bon nombre de femmes engagées en
Église ne veulent pas baisser les bras pour autant. De diverses façons,
elles tentent de poursuivre la marche en avant. Cependant, elles ont
besoin de plus de support, d’encouragement, de mise à jour de leur
savoir théologique, biblique, catéchétique, etc. L’amélioration de leur
situation ecclésiale s’avère nécessaire pour maintenir leur espérance.
Mais pour plusieurs, la 25e
HEURE POUR L’ÉGLISE a sonné. Des changements en
profondeur sont attendus. Il y a des ouvrières, et des ouvriers aussi,
qui sont disponibles pour participer à la mise en oeuvre d’une façon
autre « d’être et de faire Église ». Certes, pensent-elles
qu’il
n’est-il pas trop tard[24]
pour l’Église du Québec qui,
espérons-le, n’a pas dit son dernier mot et garde espérance en un
avenir meilleur. Fortes de cette espérance têtue, des femmes demeurent
présentes, responsables, actives et profondément engagées dans la
mission de l’Église, aujourd’hui. L’Église
peut-elle se
passer de ces femmes ?
5. LA TÉNACITÉ PATIENTE,
MAIS INÉBRANLABLE, DES FEMMES À CONTINUER DE REVENDIQUER L’ACCÈS AUX
MINISTÈRES ORDONNÉS.
« La difficulté à établir une relation
juste entre le prêtre et le laïc est porté « au carré, dirais-je
en
langage mathématique, lorsque le laïc est une femme », dit Mgr
Claude
Frikart, évêque auxiliaire émérite de Paris. Et il ajoute :
« Si on
reconnaissait la grâce propre de la femmes, si on respectait
concrètement le partenariat homme-femme et laic-prêtre, au nom de quoi
refuser encore aux femmes l’accès au ministère sacerdotal ? Ne
serait-ce pas parce que les hommes en général et les prêtres en
particulier veulent conserver un pouvoir en risque de s’effriter ?
(...) Je regrette profondément que cette question soit l’objet d’un tel
blocage passionné »,[25]
dit encore cet évêque. Nous aussi
nous le regrettons !
Il semble bien qu’on ne pourra parler
d’une reconnaissance pleine et entière de l’égalité des femmes et des
hommes dans l’Église tant qu’on n’aura pas levé l’exclusion des femmes
au diaconat et au presbytérat. C’est à cette condition seulement qu’on
rendra possible l’apport plénier
des
femmes à la vie et à la mission de l’Église et aux décisions qui
engagent sa pensée et son action pastorale. N’est-ce pas là une
question de crédibilité pour l’Église quand elle s’adresse à la moitié
de ses membres.? La levée de cette exclusion concerne aussi le respect
de la mémoire du Christ : « ce qu’Il a fait et ce qu’Il ferait
aujourd’hui », ainsi que la manière dont se prennent,
dans l’Église, les décisions se rapportant aux femmes et, en général,
toutes les décisions qui s’adressent à la communauté ecclésiale tout
entière.
Faudra-t-il un Concile, pour que soit
levée l’exclusion des femmes aux ministères ordonnés, et en
conséquence, au leadership pastoral officiel ?
D’ici là, aujourd’hui, que faut-il faire ?
Un survol plus élaboré du passé nous
aurait permis de considérer davantage la remarquable contribution des
femmes d’ici à l’édification et à l’évolution de la société et de
l’Église québécoises. Soulignons cependant que leur engagement dans la
mission del’Église s’est vécu selon des modalités différentes : tout
d’abord, du XVIIe siècle jusqu’au milieu du XXe, par des réalisations
importantes : grandes et petites écoles, hôpitaux, oeuvres sociales de
toutes sortes, créées, soutenues et animées par les Congrégations
religieuses féminines; ensuite, à partir du Concile Vatican II, par une
cohorte de femmes directement engagées au service de la mission de
l’Église : agentes et animatrices de pastorale, bénévoles au service
des membres de la communauté chrétienne. Toutefois, les situations
concrètes que rencontrent, encore aujourd’hui, un grand nombres de
femmes et qui prennent nom d’exclusion, de discrimination, de
précarité, de non-reconnaissance, entraînent démotivation, retrait...
et suscitent de nombreuses questions.
Voilà autant de questions qui révèlent un
malaise certain chez beaucoup de femmesengagées en Église et pour qui
les réponses ne sont pas évidentes.
Plusieurs femmes soutiennent que c’est en
demeurant à l’intérieur de l’«organisation ecclésiale » qu’il est
possible de contribuer aux changements attendus. Attendre que les
changements tombent du ciel leur semble illusion. À leurs yeux, ce
genre d’attente n’est pas une vertu mais plutôt de la timidité déguisée
en patience. Serait-ce un manque d’espérance et de foi sous couvert
d’humilité ? Pourtant, la vraie humilité, c’est connaître sa place … et
la prendre; c’est reconnaître sa responsabilité et l’assumer. L’appel à
travailler à la Mission est fort, intense. Il est difficile pour ces
femmes de rester sourdes, indifférentes et inactives.
Que faire pour dépasser les constats à
résonance négative que nous faisons souvent en considérant les
difficultés que rencontrent les femmes dans leur engagement en
pastorale ? Comment s’inscrire dans une action collective, créatrice,
afin de poursuivre et d’intensifier un engagement dynamique dans la
mission de l’Église ?
Dans la deuxième partie de notre exposé,
nous proposons quelques POINTS
D’ANCRAGE,
susceptibles d’aider à redonner un élan nouveau, une espérance à toute
épreuve, pour aujourd’hui ! C’est donc un regard positif et plein
d’espérance qui sous-tend la dernière partie de la réflexion.
Deuxième
partie
POINTS
D’ANCRAGE
POUR GARDE L’ESPÉRANCE
AU SERVICE DE LA MISSION DE L’ÉGLISE
LA PASSION POUR LA MISSION
Quelle mission? Laissons le Christ nous
le rappeler :
« Comme il en avait
l’habitude,
Jésus entra dans la synagogue. Il se leva pour faire la lecture... et
ouvrit le livre du prophète Isaïe.
L’Esprit du
Seigneur est sur
moi parce qu’il m’a consacré par l’onction. Il m’a envoyé porter la
Bonne Nouvelle aux pauvres. Annoncer aux prisonniers qu’ils sont
libres, et aux aveugles qu’ils verront la lumière, apporter aux
opprimés la libération, annoncer une année de bienfaits accordée par le
Seigneur. (...)
Cette parole de
l’Écriture, que
vous venez d’entendre, c’est aujourd’hui qu’elle s’accomplit. » [26]
La mission de Jésus, c’est la mission de
l’Église, c’est la mission des baptisés-confirmés. Il faut sans cesse
nous rappeler la grandeur et l’importance de cette mission. Nous y
laissées prendre. En être passionnées. C’est la raison profonde de nos
engagements au service de la Mission.
Aujourd’hui encore, un très grand nombre
de femmes ont répondu généreusement à l’appel de leurs pasteurs et se
sont engagées, de diverses façons, dans les projets diocésains et
paroissiaux d’éducation de la foi. PROPOSER JÉSUS CHRIST À NOTRE MONDE
: c’est un grand ministère qui leur est confié. Ministère qui est grâce
et aussi responsabilité. Il est important de la
reconnaître. Car, ce n’est pas rien de consacrer temps et énergie pour
aider des personnes, jeunes et adultes, à découvrir la Personne de
Jésus et à approfondir leur relation avec lui. Ce n’est pas rien de les
accompagner dans un cheminement de foi. Ce n’est pas rien de les
soutenir dans leur recherche de sens, de libération, de justice, etc.
Convaincues de la grandeur de cette mission qui leur est confiée, ces
femmes trouveront dans l’exercice de nos ministères :
Être des « passionnées
pour l’Évangile », des «
passionnées pour
la mission » permet de transcender obstacles,
difficultés, frustrations de toutes sortes, d’aller de l’avant dans la
joie et la confiance et de durer au service de la mission.
DES LIEUX DE SOLIDARITÉ ET DE PARTAGE
La mission est exigeante. Nos moyens
limités. La mission est essentiellement communautaire. On ne peut s’y
engager en solitaire. C’est ensemble, avec d’autres que se vit la
mission de l’Église. Pour soutenir nos engagements pastoraux, pour
dépasser les difficultés qui jalonnent de mille façons nos « routes
ministérielles », il est nécessaire de nous retrouver régulièrement en
petits groupes, avec d’autres, femmes et hommes alliés,
Loin d’être du temps perdu, ces moments
d’arrêt, de partage, de support mutuel sont garants de la fécondité de
nos ministères, de la profondeur de nos motivations, de la durée de nos
engagements pour la mission.
Pour élargir nos horizons et nous
enrichir de l’expérience des autres en vue de l’amélioration de la
condition de la femme dans toutes les sphères des sociétés civiles et
religieuses, il est souhaitable de participer à l’un ou l’autre des
groupes qui travaillent à la promotion de la femme, à la reconnaissance
de sa dignité et à la mise en place de rapports d’égalité entre femmes
et hommes. C’est aussi important de s’informer sur tout ce qui se
réalise pour la libération des femmes, ici et ailleurs :
colloques,
journaux, magazines, Internet, etc. Les moyens ne manquent pas. Il faut
savoir en profiter... C’est une question d’ouverture, de
sensibilisation, de concertation qui renforce les solidarités et
soutient les actions.
Il existe plusieurs de groupes et réseaux
de femmes chrétiennes, féministes, soucieuses de l’amélioration de la
condition des femmes dans la société et dans l’Église, en particulier.
Ces groupes sont des lieux privilégiés de réflexion, de recherche,
d’accompagnement, de solidarité. Les principaux sont :
Il y en a certainement d’autres au niveau
des paroisses ou des diocèses. C’est important de s’informer et d’aller
voir ce qu’on y vit... Ces groupes poursuivent des objectifs
spécifiques et travaillent de plus en plus ensemble, partageant leurs
expériences et s’enrichissant les uns les autres. Pourquoi ne pas
frapper à leurs portes... à en devenir membres actives ?
LA CULTURE PARTENARIALE
En réfléchissant aux conditions idéales
pour assumer la mission et en analysant la situation actuelle des
femmes engagées en Église, il nous a été donné de rechercher les
principales causes des difficultés, des obstacles, des résistances, des
frustrations, des reculs… que ces femmes rencontrent dans l’exercice de
la mission. Dans l’institution ecclésiale, comme dans la société
civile, tout est conçu, organisé, structuré sur le « mode
masculin ».
L’Église est une société patriarcale. N’est-il pas temps que les femmes
y mettent davantage leur empreinte et contribuent ainsi à l’évolution
des mentalités et à l’éclosion d’une culture sous-tendue par des
relations d’égalité et de réciprocité entre tous, femmes et hommes,
clercs et laïques ? Depuis des siècles, la culture patriarcale est
dominante. Il tarde de passer à une autre façon d’être et de se
comporter, tant dans lasociété que dans l’Église.
Des efforts remarquables ont été faits
dans les années quatre-vingt-dix pour susciter une façon
« autre »
d’être et de faire Église. Dans cette optique, on a parlé departenariat
hommes-femmes, clercs-laïques dans l’Église. Où en est-on
aujourd’hui ?
Est-on encore intéressé dans notre Église à la mise en place, au niveau
de toutes les instances décisionnelles, au niveau des processus
d’animation et de prise en charge de la communauté chrétienne, d’un
réel et dynamique partenariat ? La réalité quotidienne nous permet
d’en
douter... Pourtant, un changement de mentalité s’avère nécessaire.
Plus, le développement, l’inscription dans une culture
partenariale marquée au sceau de l’égalité est
essentielle, voire urgente. Ce changement de mentalité devrait se
réaliser à tous les niveaux de nos engagements : familiaux, sociaux,
professionnels, etc.
Toutes les femmes engagées dans l’Église,
doivent s’y employer dès maintenant. Il est urgent d’y réfléchir
ensemble et de passer résolument à l’action. Ce changement culturel
doit d’abord se réaliser en chacune, personnellement, puis entre nous
et avec la complicité d’hommes alliés, clercs et laïcs. L’avenir de
l’Église en dépend !
Des outils sont disponibles pour nous
sensibiliser à la culture partenariale et nous aider à la développer,
en autres, ce Guide d’animation « Des
outres neuves pour le vin nouveau » que nos évêques
ont mis à notre disposition à la suite du Symposium sur le Partenariat
tenu en 1996.
Travailler sérieusement et courageusement
à développer en nous et autour de nous une « culture
partenariale »
transformera les manières d’être et d’agir. La culture partenariale,
partagée et vécue, assure un « facteur d’équilibre dans nos
rapports interpersonnels » dans l’Église et crée un climat de
travail
favorable à la mission.
N’est-ce pas un grand défi qui se pose
aux femmes chrétiennes, engagées en Église ? Défi qui invite à une
grande et audacieuse créativité pour changer des choses !
LA RÉSISTANCE
À TOUTES LES FORMES D’EXCLUSION,
D’INJUSTICE ET DE DISCRIMINATION
RÉSISTER...
à tout ce qui fait obstacle à la liberté, à ce qui empêche une personne
d’être vraiment libre.
Cette résistance
est profondément évangélique. Pensons à l’attitude de Jésus et à son
enseignement.
Résister à tout ce qui a couleur et forme
d’injustice, de discrimination, d’exclusion, c’est travailler à la libération
des personnes qui en sont victimes. La résistance à tout ce qui est
exclusion, discrimination à l’égard des femmes dans l’Église, comme
dans la société civile d’ailleurs, se présente comme un volet
obligé du développement de la culture partenariale dont
nous avons parlé plus haut.
Trop souvent hélas, beaucoup de femmes ne
réagissent pas, au quotidien, aux multiples formes d’injustice,
d’exclusion et de discrimination dont elles sont l’objet. Pourquoi ?
Est-ce par crainte d’être rejetées, incomprises... ? Il y a trop
souvent une tolérance indue qui garde silence sur des situations
inacceptables. Cette attitude, loin de corriger ces situations,
contribue à les intensifier, à les durcir. Voire à les faire durer et
se multiplier. Il serait facile d’illustrer ces propos par des
expériences vécues par nombre de femmes. Savoir les écouter et décoder
leur langage aide à améliorer des situations difficiles, sources de
grandes souffrances...
Il y a deux ans, le réseau « Femmes et
Ministères » suscitait un mouvement d’ensemble pour réfléchir et
sensibiliser les femmes et les hommes à ces tristes réalités, qui
existent encore, sous diverses modalités, dans l’Église, en vue
d’entreprendre une action concertée d’analyse critique et de résistance.
Un Guide d’animation : La
25e heure de l’Église[27]
, proposé par le Réseau Femmes
et Ministères, est toujours utile pour soutenir une réflexion sur les
thèmes : « femmes et pouvoir, femmes et violence, femmes et
pauvreté
dans l’Église ». Sans contredit, les démarches suggérées aident à
développer une capacité d’analyse critique nécessaire pour résister à
des situations inacceptables et à trouver des moyens dynamiques pour
changer les choses. C’est là un travail de libération à saveur
évangélique, comme nous le rappelions plus haut au sujet de la mission
même de Jésus : « Apporter la liberté aux opprimés, aux
exclus... ».
UNE SPIRITUALITÉ COMME FONDEMENT
DE L’ACTIVITÉ MINISTÉRIELLE
On parle beaucoup de spiritualité
aujourd’hui. Nous nous retrouvons devant un si grand éventail de
conceptions de la spiritualité qu’il est difficile d’y voir clair...
Malheureusement, le terme « spiritualité », vulgarisé et
utilisé à
outrance, risque de ne plus rien dire. Il n’en demeure pas moins
important de parler de spiritualité et de nous situer clairement sur ce
que « spiritualité » veut dire pour chacune de nous. Car, la spiritualité
est l’ancrage fondamental
de tout
engagement pour la Mission.
La spiritualité chrétienne, au sens plein
du terme, renvoie à l’expérience de Dieu dans notre vie personnelle.
Ainsi, tout service pastoral, tout ministère dans l’Église, tout
engagement de foi est intimement lié à la vie spirituelle du croyant,
du pasteur, de l’agente et de l’agent de pastorale. C’est dire aussi
que notre expérience de Dieu se réalise au coeur de notre service
pastoral, elle lui donne forme et vigueur.
Souvent et avec raison, on met l’accent
sur la formation théologique et pastorale de l’agente de pastoral.
Certes, faut-il une préparation adéquate pour être en mesure d’annoncer
Jésus-Christ, de proposer des cheminements de foi, d’enseigner,
d’animer et d’organiser la vie communautaire, de célébrer le mystère
chrétien. Mais cela ne suffit pas. Au-delà de l’activité
professionnelle, au-delà du savoir-faire, il faut, à la base, une
spiritualité, une ligne de fond qui inspire, oriente, sous-tend
l’activité pastorale et missionnaire. La spiritualité, c’est ce qui
résulte d’une profonde expérience de Dieu. C’est une
« Présence », qui
habite au plus profond de la personne et lui permet de donner sens à
ses engagements et de « vivre une vie
unifiée ».
Ministère et spiritualité ne peuvent être
séparés. Le service pastoral ne se réduit ni à une fonction, ni à une
activité de « 9 à 5 ». C’est d’abord une qualité de vie qui
se laisse
voir, qui jaillit et transparaît de la personne du ministre, de
l’agente de pastorale et fait comprendre comment la libération de
l’être peut se réaliser. En d’autres termes, la spiritualité, c’est une
force et une lumière intérieures qui donnent de savoir pour qui et pour
quoi on agit. La vie spirituelle permet à l’agente de pastorale de
sauvegarder son intégrité personnelle au cœur même de l’action, quelles
que soient les difficultés, les frustrations qui scandent l’engagement
pour la mission. Parler de spiritualité, c’est aussi reconnaître
l’importance de la prière, la nécessité de réserver du temps et de
l’espace dans sa vie pour la rencontre intime et confiante avec son
Dieu. Comme Jésus, savoir se retirer à l’écart pour prier !
Dans l’Église catholique, existent de
grands courants spirituels, de grands maîtres spirituels. Se mettre à
l’école de l’un ou l’autre peut aider à définir « sa »
spiritualité. Il
y aurait beaucoup à dire à ce sujet. Le livre de Henri J.M. Nouwen : « Pour
des ministères créateurs ».[28]
s’avère utile pour une
réflexion à ce niveau. L’auteur, à partir de situations vécues, met en
évidence les germes d’une spiritualité pour les femmes et les hommes
qui veulent s’y engager. Il élabore une spiritualité pour le ministère.
L’attention apportée à ces points
d’ancrage aidera, nous semble-t-il, à assurer la solidité et la
fécondité de nos engagements dans la mission de l’Église.
Femmes, passionnées de l’Évangile,
engagées de multiples façons dans la mission de l’Église, pourquoi ne
pas chercher, comme le disait Madeleine Delbrel, « à rendre
l’Église AIMABLE », « à rendre
l’Église AIMANTE » ?
Pour reprendre les mots de Jacques
Grand-Maison, pourquoi la mission globale de femmes passionnées pour
l’Évangile, ne consisterait-elle pas à « réenchanter la vie »
et, à
l’instar des Femmes de la Résurrection, à RÉENCHANTER
L’ÉGLISE ?
Conférence
donnée en
2004
à un
groupe de femmes
du Diocèse de Trois-Rivières
par Raymonde Jauvin
Réseau Femmes et Ministères
NOTES
[1] Jn I, 51-52
[2]
Mc 28,10
[3] Joan
Chittester, OSB. « La chute du Temple, un appel à la formation », in
Bulletin no 118 de UISG 2002, p. 37.
[4] Dans cette intervention, quand je parle des femmes, je fais plus directement référence à ces femmes laïques, agentes de pastorale, mandatées par l’évêque et rémunérées pour leur travail pastoral sans pour autant oublier l’apport précieux des nombreuses bénévoles. Globalement, ce que nous disons des agentes de pastorales vaut pour toutes les femmes chrétiennes engagées dans leur communauté.
[5] Ap. 21,5
[6] Cf.
Les soutanes roses, Bellarmin, Montréal, 1988,p. 206.
[7] Cf.
Voix de femmes, voies de passage, Éditions Paulines, Montréal, 1995, p.
153 et ss.
[8] Sesboüé, Bernard, « Les animateurs pastoraux laïcs » in Études, sept. 1992, p. 262
[9] Duperray,
Georges, « Ministères laïcs. Une nouvelle tradition. In Études,
juill.-août 1993, p. 72
[10] Cette
étude publiée
en 1988, trace
le Portrait du personnel pastoral féminin au Québec. Cette enquêtemet
en relief la part considérable de travail que les femmes accomplissent
dans l’Église, les fait sortir de l’ombre et leur donne de prendre une
place dans la sphère publique.
[11] Cette
recherche
qualitative, publiée
en 1995, est le fruit d’une mise en commun d’expériences, de
consultations, d’analyses critiques et d’actions concertées. Elle
présente une lecture théologique et ecclésiologique des pratiques
pastorales des femmes engagées en pastorale et fait appel à des
changementsprofonds dans l’Église. Les quatre enjeux mis en relief
posent de véritables défis à l’Église d’ici.
[12] Cf.
Symposium en
1996 sur « Le
partenariat hommes et femmes en Église », Comité des Affairessociales
de l’A.E.Q, Québec, 1996. Actes du Symposium : « Pleins feux sur le
partenariat en Église, Ed, Paulines, 1997.
Cf. Démarches d’animation pour développer une culture partenariale en
Église. Comité des Affaires sociales, Assemblée des évêques du Québec,
Ed. Paulines, 1997.
[13] En
1998, Femmes et
Ministères
réalisait des sessions sur le changement dans des diocèses du Québec.
Vingt-quatre projets prennent forme. On trouve des jalons d’analyse
sociopastorale de ces projets dans
« Projets de femmes. Église en projet » de Pierette Daviau, Ed
Paulines, 2000.
[14] Cf.La
bibliographie
à la fin de
l’article de Marie-Andrée Roy, « Les femmes, le féminisme et la
religion », Site Internet : http: //sisyphe.levillage.org.
[15] A.E.Q. La concertation des Églises diocésaines : évaluation et défis. Ed. Fides, 1988, p. 56..
[16]
Cf. Ateliers sur Le
langage
inclusif, C.E.C.C., 1990
[17] Cf.
Bilan des
sessions sur «Violence
en héritage», Comité des affaires sociales de l’Assemblée des évêques
du Québec, 1992.
[18] Cf.
Guide
d’animation. « Femmes et
hommes, partenaires dans l’Église », Comité des affaires sociales de
l’Assemblée des évêques du Québec, 1991
[19]
Voir les textes de
leurs
interventions dans le Rappel historique des interventions de la CECC
concernant les femmes. CECC, 2000, p. 58 ss.
[20] Cf.
Olivier Le
Gendre. « Lettre aux
successeurs de Jean-Paul II », Desclée de Brouwer, 2002, p. Cf. Normand
Provencher. « Trop tard ? L’avenir de l’Église d’ici ». Novalis, 2002,
p. 137
[21] Selon les statistiques obtenues en mai 2003 du Secrétariat de l’Assemblée des évêques, les femmes agentes de pastorale (elles représentent 80% du personnel pastoral laïque) de plus de 2000 qu’elles étaient en 1998, elles n’étaient plus que1277 en 2000 et 1093, en 2002. Je n’ai pas les chiffres pour 2003.
[22] Éph 4,12
[23] À
ce sujet, CF.
Cahier d’animation
publié par Femmes et Ministères « La 25e heure pour l’Église » qui
questionnent fortement la façon d’exercer le pouvoir dans l’Église.
[24] Cf.
Normand
Provencher, «Trop tard
?, Novalis, 2002, pp. 211-221.
[25] Claude Frikart, « 15 questions à l’Église sur son histoire » Mame/Plon, Paris, 2003
[26]
Lc 4, 14-21
[27] Cf.
Éditions
Paulines, 2002
Site du Réseau Femmes et Ministères
- www.femmes-ministeres.org
Consulté
le