Dans le cadre de la Soirée soulignant le 70e anniversaire de la revue Relations le 14 mars 2011, plusieurs thèmes ont été abordés dont celui de la présence des femmes dans la société, dans l'Église et à la revue Relations.
Bousculeuses…
par Albert Beaudry
Élue à l’Académie
française en décembre 1980, Marguerite Yourcenar y fut reçue par celui
qui s’était battu pour qu’elle fût la première femme à y occuper
un fauteuil : Jean d’Ormesson. Il s’empressa de lui dire que
« les traditions – comme
les femmes – sont faites pour être à la fois respectées et bousculées [1] »…
Un peu gaulois, il n’avait pas tout faux.
Un an plus tôt, Ginette
Boyer était entrée au comité de rédaction de
Relations : sans discours de réception, sans statut d’immortelle, sans
épée et sans
fauteuil… Elle n’en était pas moins la « première venue »
dans ce qui avait été jusque-là –
ne disons pas un cénacle, ce serait hausser Ginette un peu vite au
niveau de la
Vierge à la Pentecôte, ni non plus un club, car les entrailles
nationalistes
de maints rédacteurs jésuites en seraient révulsées – parlons d’un
cercle de jongleurs
unisexe.
Jongleurs car ils
tentaient, ces clercs, de suivre l’actualité sans se
laisser happer par l’idéologie dominante – qu’elle fût de droite
fascisante comme en 1941
ou de gauche bientôt désenchantée comme en 1979 –, d’actualiser la foi
chrétienne
dans une société en voie de sécularisation galopante et de faire valoir
la modernité
démocratique dans une Église qui en était encore à régler ses comptes
avec le XVII
e
siècle, bref, ils essayaient de combiner « la justice et la
charité », pour citer le
liminaire du premier numéro.
Pourquoi des femmes au
comité de rédaction de Relations… et je pense en
première ligne à Ginette Boyer, Gisèle Turcot, Francine Tardif ou – du
côté de
Québec – à Annine Parent-Fortin et à une certaine Carolyn Sharp ?
En un mot, parce
que la revue ne pouvait s’en passer.
Pour écrire ? Sans
doute. Et pourtant, dès le premier numéro de la
revue, on trouve un texte d’Annette Labonté. Allez voir. Une page et
quatre tableaux à
la limite du soutenable sur une misère, à Montréal, qui paraît venir
directement du
XIXe
siècle.
Pour traiter de la
situation des femmes dans la société et dans
l’Église ? Assurément. Mais en décembre 1941, celle qui fondera
l’Alliance française de
Montréal[2]
signe un article étonnant sur « La guerre et la législation du
travail féminin »
où elle compare les droits des travailleuses en Angleterre et dans
l’Allemagne
nazie.
En fait, il ne
s’agissait pas seulement d’écrire. Si le comité de
rédaction de Relations ne pouvait se passer des femmes en 1979, c’était
pour penser l’actualité
en stéréo. Pour « tenir tête » : quelques
« Monsieur Tête » avaient grand besoin, en
face d’eux, d’une ou plusieurs « Madame Tête » pour décoder
un monde qui ne serait plus
jamais ce que leurs études classiques et théologiques les avaient
préparés à
affronter.
Y avait-il un plafond de
verre ? Il fallait en tout cas
traverser les premières séances de travail avec les monstres sacrés que
représentaient – pour elles comme
pour moi – les Irénée Desrochers, Karl Lévêque, Julien Harvey, Guy
Paiement… Or j’ai
toujours pensé que le génie féminin saurait harnacher l’agressivité
sublimée qui
propulse la joute intellectuelle masculine.
Oui, « tenir tête »… pour faire vivre une tradition d’acharnement à penser et à s’engager. Et, de fait, les Madame Tête ont redonné vie, en les bousculant, aux traditions de la revue qui – entre vous et moi et de moi à vous – a quand même plus de gueule aujourd’hui qu’en 1979. Continuez, mesdames, à bousculer les traditions.
Texte présenté sur le site du Centre Justice et Foi et reproduit avec les permissions requises.
NOTES
[1] Discours de réception de Madame Marguerite Yourcenar à l’Académie française et Réponse de Monsieur Jean d’Ormesson, Paris, Gallimard, 1981; p. 56.
[2] Geneviève de la Tour Fondue
Site du Réseau Femmes et Ministères - www.femmes-ministeres.org Consulté le