Femmes de marque « sans nom » à vendre
par Claude Lacaille p.m.é. bibliste
La Coupe du monde 2010 a rassemblé en Afrique du Sud des milliers de fans de football. Cet afflux de touristes s’accompagne malheureusement de la traite d’êtres humains. Avec plus de 500 000 visiteurs internationaux attendus en Afrique du Sud pour la Coupe du monde, on estime que des centaines de bandes criminelles sont impliquées dans la traite des personnes pour le commerce du sexe.
La traite des êtres humains aux fins d'exploitation
sexuelle est un problème important en Afrique australe. De jeunes
femmes ont été victimes de la traite en provenance de Thaïlande et de
la Chine vers l'Afrique du Sud. Bien que la prostitution y soit
illégale, le pays a peu de services publics destinés à aider les
victimes de la traite.
Le trafic humain est pratiqué partout dans le
monde; il repose sur l’exploitation de personnes par des criminels dans
le but d’en retirer un profit financier. Ceux-ci leur font miroiter de
bons emplois ou des études, puis les forcent à se prostituer. Ces
criminels gagnent beaucoup d’argent sur le dos surtout de jeunes filles
et de femmes qui subissent des viols et d’autres violences physiques et
mentales.
De nos jours, le trafic humain représente
l’une des trois activités criminelles les plus lucratives au monde,
après le trafic illégal de drogues et d’armes. Les victimes sont
trafiquées contre leur gré - elles sont trompées, leurrées par de
fausses promesses ou encore forcées ; elles sont soumises à
l’esclavage. Les trafiquants violent les droits humains fondamentaux de
leurs victimes, qui sont dépourvues de leur droit de libre-circulation,
d’auto-décision, de contrôle sur leur corps et esprit, de contrôle sur
leur avenir.
Selon l'Organisation des Nations Unies, chaque
année environ 2,5 millions de personnes dans le monde sont victimes de
la traite, pour le travail forcé et pour l’exploitation sexuelle, les
plus vulnérables étant les femmes et les enfants.
Texte biblique : Juges 11
1 Il y avait en Galaad un
valeureux combattant, Jefté, le fils d'une prostituée et d'un homme
appelé Galaad. 2 La femme de Galaad lui avait aussi donné des fils.
Lorsqu'ils furent devenus grands, ceux-ci chassèrent Jefté en lui
déclarant : « Tu n'as aucun droit sur l'héritage qui vient de notre
père, car tu es le fils d'une autre femme. » 3 Alors Jefté s'enfuit
loin de ses frères et s'installa dans la région de Tob. Des aventuriers
se groupèrent autour de lui et le suivirent dans ses expéditions.
4 Quelque temps plus tard, les Ammonites attaquèrent
les Israélites. 5 Quand les hostilités éclatèrent, les anciens de
Galaad allèrent chercher Jefté dans la région de Tob. 6 « Viens prendre
le commandement de nos troupes, lui dirent-ils, pour que nous puissions
lutter contre les Ammonites. » 7 Mais Jefté leur répondit : «
N'êtes-vous pas mes ennemis, vous qui m'avez chassé de la maison de mon
père ? Pourquoi faites-vous appel à moi maintenant que vous êtes dans
la détresse ? » 8 Les anciens reprirent : « Eh bien, nous nous tournons
vers toi maintenant, pour que tu viennes combattre avec nous contre les
Ammonites et que tu sois notre chef ainsi que celui de toute la
population de Galaad. » 9 Jefté leur dit : « Si vous me ramenez avec
vous pour combattre les Ammonites et que le Seigneur me les livre, je
serai votre chef. »
29 L'Esprit du Seigneur s'empara de Jefté. Il
parcourut la région de Galaad et le territoire de Manassé, puis il se
rendit à Mispé en Galaad, pour passer dans le territoire des Ammonites.
30 Il fit cette promesse solennelle
au Seigneur : « Si tu livres les Ammonites en mon pouvoir, 31 je te
consacrerai et t'offrirai en sacrifice complet la première personne qui
sortira de ma maison pour venir à ma rencontre, lorsque je reviendrai
victorieux de chez les Ammonites. »
34 Lorsque Jefté revint chez lui à Mispa, ce fut sa
fille qui sortit à sa rencontre, en dansant au rythme des tambourins.
Elle était sa fille unique, il n'avait pas d'autre enfant. 35 Dès qu'il
la vit, il déchira ses vêtements et s'écria : « Ah ! Ma fille, tu me
plonges dans le malheur, tu es toi-même la cause de mon désespoir !
J'ai pris un engagement envers le Seigneur et je ne peux pas revenir
sur ma promesse. »
Commentaire
Dans le contexte de la traite des femmes aujourd’hui,
reprenons un texte de terreur qui raconte l’histoire de la fille sans nom de Jefté [1]. Le livre des
Juges nous est peu connu; c’est une collection de récits sur la période
qui précède l’institution d’un État organisé en terre de Canaan. Ces
chroniques disparates racontent les faits d’armes de ceux qu’on
nommerait aujourd’hui des seigneurs de guerre, histoires de violence,
de sexualité débridée, de domination des femmes où celles-ci sont au
service du chef de bande. Le patriarcat dans toute son horreur!
Jefté, un bâtard, fils d’une prostituée, est
rejeté par ses demi-frères. Devenu chef de gang armée, on sollicite son
appui pour vaincre un peuple voisin qui agresse son clan. Il négocie le
pouvoir et devient leur chef. Cet homme rejeté, plein de ressentiment à
l’égard des siens qui l’ont exclu, a l’occasion de reprendre sa
revanche. Il émerge dans l’ambiguïté : je vais combattre avec vous et
si le seigneur me donne la victoire, je serai votre chef! Le divin
n’est ici qu’un prétexte pour le sauveur du peuple, car, une fois
vainqueur, il s’attribuera la victoire et agira comme un sot.
Le rédacteur nous dit que le Seigneur est avec
lui pour défendre sa terre et affirme que Dieu a remis ses ennemis
entre ses mains. L’ennemi est décousu, massacré, la guerre a fait son
œuvre. N’est-ce pas que cette scène nous rappelle que les seigneurs de
ce monde continuent de la même façon à croire que leur dieu leur donne
la victoire et que leurs guerres sont saintes, faites pour défendre les
femmes, la démocratie, la liberté. Des massacres beaucoup plus
saisissants que ceux perpétrés par Jefté, prennent place en Colombie,
en Irak, en Afghanistan, au Congo, en Palestine. In God we trust lit-on sur le
dollar de l’empire américain : ce dieu-là occulte les vrais motifs de
nos guerres, la soif de pétrole ou de métaux précieux, etc.
Ce dieu prétendu a soif de sang. Les peuples
de la bible avaient l’habitude d’offrir des sacrifices humains à leurs
idoles. Le message biblique s’oppose à ces pratiques et substitue des
animaux aux enfants immolés. Abraham se verra empêché de poignarder
Isaac, mais Jefté, lui, voudra offrir un sacrifice complet, un
holocauste pour sa victoire militaire. Il ne reculera pas devant
l’assassinat de sa propre fille unique, la prunelle de ses yeux, pour
satisfaire et remercier son dieu. Le vœu de Jefté d’immoler une
personne choisie arbitrairement dans sa famille est insensé: « Si tu livres les Ammonite en mon
pouvoir, je te consacrerai et t’offrirai en sacrifice complet la
première personne qui sortira de ma maison pour venir à ma rencontre. »
Jefté est rempli de lui-même et quand sa fille
vient joyeusement à la rencontre de son père, celui-ci, dans un geste
de désespoir et de deuil, s’apitoie sur son propre sort : « Ah! Ma fille. Tu me plonges dans le
malheur; tu es toi-même la cause de mon désespoir. » La victime
doit porter le poids de ce qui lui arrive; c’est elle la responsable!
Pourtant cette enfant mourra de façon prématurée; elle ne deviendra
jamais une femme accomplie. Sa mort est violente et préméditée : elle
mourra en holocauste, par le feu qui devra la dévorer entièrement et
ce, des mains de son propre père. Elle est vierge et n’aura pas de
descendants. Contrairement à Isaac, aucun ange ne viendra retenir le
bras assassin.
Beaucoup se plaignent de lire dans la bible de
tels textes de violence et de terreur. Pourtant, si la mort cruelle de
la fillette sans nom de
Jefté a été retenue, c’est pour que les femmes continuent chaque année
de pleurer son sort (v. 40) afin que de tels actes ne se reproduisent
plus. Garder la mémoire pour que plus jamais… Il serait temps que les
hommes se joignent à ces protestations et se solidarisent avec leurs
compagnes et partenaires de vie pour mettre fin à ces sacrifices
humains barbares.
Nous pourrions écrire des récits bien aussi
horribles aujourd’hui. Les femmes sont plus que jamais des trophées de
guerre. Le militarisme promu par nos gouvernements mène à l’utilisation
des femmes comme armes de guerre. Elles sont violées, séquestrées comme
esclaves sexuelles. La traite des femmes, les ventes d’esclaves,
l’industrie de la prostitution font d’elles des objets de servitude et
de plaisir. Les grands rassemblements mondiaux sportifs, les jeux
olympiques sont des occasions en or pour les mafias de toute espèce. Le
capitalisme carbure au profit rapide et les êtres humains sont livrés
en marchandise. Les Romains dominaient leurs esclaves avec du pain et
des jeux. Désormais, on n’offre plus que des jeux comme opium pour
endormir les esclaves et les femmes sont jetées aux lions du crime
organisé par millions.
Oui, la Bible est pleine d’histoires peu
édifiantes de terreur concernant des femmes sans nom; elles sont là pour nous
rappeler que malheureusement, les choses sont loin d’avoir changé. Le
dieu du patriarcat est bien vivant et s’infiltre partout jusque dans
nos temples. À nous d’y voir!
[1] Ce commentaire est inspiré du livre de Phyllis
Trible, Texts of Terror. Literary-Feminist Readings of Biblical
Narratives, Fortress Press, 1984.
Site du Réseau Femmes et Ministères
- www.femmes-ministeres.org
Consulté
le